Le 20 décembre 2000, à 15h30, le péage de sortie de l'autoroute A9 à Roquemaure, dans le Gard, est le théâtre d'une scène ultraviolente qui s'achève par la mort du capitaine Stéphane Beaumont, 42 ans, du SRPJ de Montpellier, tué d'une balle en pleine tête. Ce drame marque durablement l'histoire de la police judiciaire à Montpellier et à Avignon.
Une interpellation qui tourne au drame
Ce jour-là, les policiers du SRPJ de Montpellier filent une puissante Peugeot 605 conduite par Robert Fine, un repris de justice du Vaucluse, soupçonné d'avoir acheté une centaine de kilos de haschich à Béziers. Âgé de 50 ans, l'homme, accompagné d'un complice, est un malfaiteur chevronné. Il évite les péages et reprend l'A9 à 200 km/h. Distancés, les policiers alertent leurs collègues d'Avignon pour qu'ils l'interceptent à Roquemaure, où il devrait sortir pour rejoindre son domicile de Saint-Laurent-des-Arbres.
Robert Fine, aux aguets en arrivant au péage, s'inquiète de voir devant lui un fourgon qui hésite à s'engager entre deux guichets, puis qui freine. À la fin des années 90, les règlements de compte dans le Milieu ensanglantent le Vaucluse. « Mon beau-frère s'est fait tuer à Grenoble dans les mêmes conditions. Sur le coup, j'ai pas pensé à une interpellation. Pour moi de ce fourgon allaient sortir des gens qui allaient me tirer dessus », racontera-t-il plus tard aux jurés du Gard. Il voit surgir une silhouette armée, sans brassard police : « J'emballe le moteur pour enlever ce fourgon, on me tire dessus, je démarre. Et je sais qu'avant de démarrer, j'ai déjà reçu une balle. »
Le récit du policier qui a tiré
L'homme qui vient d'ouvrir le feu est un commandant de la PJ d'Avignon. Face à la 605 qu'il veut arrêter, il vit une tout autre scène. « J'ai tiré parce que je me voyais mort. Quand la voiture me percute, je saute, je me retrouve sur le capot, je ne sens pas la douleur tout de suite. Je tire mes quatre dernières cartouches sur Fine qui accélère de plus en plus, je me dis, si tu sautes pas, t'es mort. » Il s'en sort avec une rotule et une vertèbre fracturées, sans avoir compris qu'il a tiré alors que Stéphane Beaumont, son collègue, arrivé derrière la 605, s'était penché dans l'habitacle pour tenter d'arracher les clés de contact. Touché en pleine tête, Beaumont meurt à l'hôpital où il est transporté par hélicoptère.
Une chasse à l'homme et une découverte accablante
Aussitôt, la chasse est lancée dans la région contre les « tueurs de flics » en fuite. Le premier communiqué du procureur de la République de Nîmes évoque « une détonation entendue à l'intérieur de la 605 ». Le 24 décembre, veille d'un sinistre Noël, Daniel Vaillant, le ministre de l'Intérieur, dénonce dans la cour du commissariat de Montpellier « la froide violence de malfaiteurs qui ne reculent devant rien ». À cet instant, il ignore ce que tous les policiers présents savent déjà : les gangsters n'ont pas tiré, la balle fatale vient d'une arme de la PJ.
Brigitte Beaumont, la veuve du quadragénaire tué en service, ne le sait pas non plus. Le métier de flic, elle le connaît par cœur : son mari venait de passer douze ans dans la prestigieuse Brigade de répression du banditisme (BRB), un service d'élite parisien. « Une vie de dingue, ingérable, avec une disponibilité 24 h sur 24. » Stéphane avait vécu la fusillade de la rue Blanche, à Paris, en 1986, où la rivalité entre la BRB et la BRI transforme l'arrestation du gang des Postiche en fiasco : un gangster et un policier tués. La même année, son bureau avait été dévasté par une bombe d'Action directe, qui avait tué quai de Gevres un commissaire et blessé vingt de ses collègues. « Partir dans le Sud, c'était souffler un peu, profiter de la famille, avoir une vie plus sereine. »
Une veuve qui réclame justice
Le 4 janvier 2001, Guy Franco et Robert Fine sont arrêtés à Pernes-les-Fontaines (Vaucluse) et écroués. L'enquête mettra le premier hors de cause pour les faits les plus graves, tandis que le second est renvoyé aux assises pour « violences volontaires ayant entraîné la mort » de Stéphane Beaumont et « tentative de meurtre » sur le policier avignonnais qui a tiré. La veuve du policier découvre, effarée, qu'aucune enquête interne n'a été ouverte par l'IGPN sur cette interpellation dramatique. « Je pense qu'on nous a menés en bateau dès le départ, pour sauver coûte que coûte la face de la police. Fine a sa part de responsabilité, mais mon mari a été tué par une balle qui venait de l'arme d'un policier. On a pris le parti de protéger le policier survivant, et la victime, on s'en moque un peu. »
Le 25 septembre 2003, au deuxième jour du procès de Robert Fine devant les assises du Gard, elle assène sa vérité par la voix de son avocat, Me Jean-Daniel Cauvin : « Avec Mme Beaumont, nous retirons notre constitution de partie civile, car dans son cœur, elle estime que le coupable n'est pas dans le box ». Auparavant, l'accusé s'était adressé à elle : « Je n'ai jamais voulu la mort de personne. Je veux que vous sachiez, Madame, que j'éprouve beaucoup de compassion à votre égard. » Le lendemain, Robert Fine est condamné à 17 ans de réclusion criminelle pour avoir tenté d'écraser le policier d'Avignon et avoir entraîné la mort de son collègue. Il fait appel et est rejugé en décembre 2004 par la cour d'assises de l'Hérault. « Si Fine avait obtempéré, Stephan ne serait pas mort, c'est aussi simple que cela » rappelle ce jour-là le père de la victime. « Les policiers sont là pour nous protéger, il faut leur donner le respect, la reconnaissance et les moyens » vient ajouter la sœur du disparu.
Les jurés, ce 15 décembre 2004, donneront pourtant une autre lecture au drame de Roquemaure : Robert Fine est acquitté pour la mort du policier, mais reconnu définitivement coupable d'avoir tenté de tuer son collègue et condamné à 17 ans de réclusion. Judiciairement, la mort de Stephan Beaumont au péage de l'autoroute de Roquemaure n'est donc imputable à personne. Son destin reste à jamais inscrit dans l'histoire du SRPJ de Montpellier, où la grande salle de réunion porte son nom. Robert Fine, après avoir purgé sa condamnation, a aujourd'hui retrouvé la liberté.



