Tommy Recco : les derniers mots du tueur en série à son écrivaine
Tommy Recco : les derniers mots du tueur en série

Francine Kreiss, journaliste, apnéiste et écrivaine, a été sans doute la dernière personne extérieure à la prison à rencontrer Tommy Recco. Le tueur en série, qui a abattu trois caissières au supermarché Mammouth de Béziers en 1979 et avait quatre autres crimes sur la conscience, est mort le 20 novembre dernier à l'hôpital de Marseille, à 91 ans. Cinq mois plus tôt, le 17 juin 2025, à la centrale de Salon-de-Provence, elle était pour la troisième fois seule face à ce criminel hors norme.

Un parloir sordide

« Je l'attends un long moment, le parloir est minable, crade, avec des chaises en plastique. Quand il arrive, il a vraiment pris un coup de vieux. Mais il a toujours l'énergie et le sourire, alors qu'il a un cancer de la vessie. Il n'a pas l'air de souffrir du tout. Et il gueule : il n'entend plus rien, il est sourd comme un pot », raconte Francine Kreiss.

Une passion commune pour la mer

Derrière cette rencontre incongrue, il y a des années de liens tissés sur un quiproquo et une passion commune : la mer. En 2016, cette jeune femme qui sillonne les océans, d'une plongée en apnée à un reportage photos pour Paris-Match, entend parler d'un plongeur corse hors norme, Ernest-Toussaint Recco, qui fascina le commandant Cousteau. Ce Recco-là est mort depuis longtemps, mais elle le confond avec son frère Jean-Thomas, dit Tommy, à qui elle écrit à Borgho, où il purge sa condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité.

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Entre la sirène et le requin se noue une étrange relation épistolaire, qu'elle a racontée dans Le Squale (Cherche Midi, 2018). Elle finit par obtenir un permis de visite pour causer Grande Bleue avec le septuple meurtrier.

Une première rencontre sous tension

« La première rencontre était dans une prison de région parisienne. En marchant dans le couloir, le maton me dit : s'il y a un problème avec cet homme, vous appuyez sur le bouton rouge, et normalement on arrive assez vite. » Elle ne sait pas très bien à quoi s'attendre : « Il arrive avec un sourire hyperjovial, et il me donne la recette pour pêcher le dauphin et le cuisiner, comme si on était toujours dans les années 50. Quand je lui dis que je ne crois pas à son innocence, son regard change d'un coup. J'ai entrevu son côté squale, le requin qui peut changer très vite si tu lui mets une goutte de sang devant. »

Le deuxième parloir à Borgho

Le deuxième parloir a lieu à Borgho, dans une tout autre atmosphère. « Il m'amène deux roses qu'il a fait pousser dans le jardin de la prison, un sandwich au jambon qu'il a préparé pour moi… C'était surréaliste. Et puis il ouvre sa chemise pour me montrer deux tatouages de taureaux, sachant qu'on est du même signe, lui du 10 mai et moi du 9, et je me dis qu'il va trop loin. »

Quand Francine Kreiss publie son livre, Tommy Recco fulmine. « Il m'engueule, il pensait que ce serait le livre qui prouverait son innocence, alors que je lui avais bien dit que non. Je le remballe comme un gamin, et puis il m'écrit une lettre dithyrambique. » Essorée, elle met leur relation sur pause, après un festival où elle se fait « insulter la moitié de la journée d'avoir fait un livre sur des gens pareils. Mais on n'écrit pas un livre pour faire plaisir aux gens, mais pour ouvrir des portes. »

Un dernier parloir silencieux

Le 17 juin, Tommy Recco est tellement sourd que tout échange est impossible. « Je prends un papier, j'écris mes questions et il me répond. Il repart sur son innocence, et je lui dis : arrête, si tu avoues, en deux jours tu es dehors. » Recco se tait, ils se fixent : « Il a un sourire en coin, et il me parle d'autre chose. Il me dit clairement : je vais continuer dans mon déni, et tu vas devoir faire avec. »

Pourquoi ? « Je pense que c'est de l'autoconviction, ça fait des années qu'il est dans son mensonge, sans doute par instinct de survie. Pour ne pas perdre la face, avec tout son ego et sa fierté, pour ne pas que le masque tombe. Il avait une espèce d'aura incroyable quand il était dehors, c'était un beau mec, toujours dans la séduction, et jusqu'au bout, même là, dans ce parloir, il ne lâche pas. »

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La dernière question sur la mer

Elle lui pose sa dernière question : « Est-ce que la mer te manque ? J'ai vu ses yeux bleus incroyables, qui l'avaient trahi pour le crime de Béziers, puisqu'un témoin les avait remarqués, se remplir d'un coup de la Méditerranée. Comme si elle revenait, avec une vague. Il m'a dit : t'imagines, on aurait pu y aller ensemble. Et il m'a raconté ses souvenirs de mer. Une raie manta, un requin-pèlerin… J'ai revu le Recco de la mer, celui que j'avais cherché dans mon livre. Je n'étais plus face au criminel, mais à l'homme de la mer, et je ne l'avais jamais vu aussi doux que ça. Le parloir aura au moins servi à ça, pour le reste, c'était un dialogue de sourds. »

Quand elle le quitte, elle voit dans son regard « une vraie reconnaissance. J'étais la dernière personne qui acceptait encore de le voir, tous ses potes l'avaient lâché, ils n'appréciaient plus le personnage. Il m'a dit à bientôt. »

Un parcours criminel hors norme

Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1962 pour avoir tué un garde maritime à Propriano en 1960, Tommy Recco obtient sa libération conditionnelle en 1977. Le 24 décembre 1979, il abat trois caissières du supermarché Mammouth de Béziers. En janvier 1980, à Carqueiranne, il tue trois personnes, dont une enfant de 11 ans. Arrêté le lendemain, il avoue, puis se rétracte. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en juin 1983 par la cour d'assises du Var, dans un procès durant lequel il crie son innocence. Malgré de multiples demandes, il n'a plus jamais été remis en liberté.

Un départ sans pardon

À l'automne, alors qu'elle repart naviguer en Afrique, où elle est guide sur des croisières de luxe, Paul-Louis Recco, son fils, lui apprend que son père n'en a plus que pour quelques jours. « Après tout ce qu'il a fait, Recco était seul face à lui-même pour le dernier moment de vérité, et il est parti avec son déni, sans demander pardon. On lui en voudra toujours pour ça. »

Elle espère aussi qu'il n'y aura pas de « mauvaise interprétation » sur cette drôle de relation. « Je ne suis pas une groupie de tueurs, je n'ai aucune fascination. Ça reste un tueur qui a mérité d'être puni par la société, parce qu'on ne peut pas abattre trois mères de famille à la veille de Noël. Mais pour moi, c'est aussi comme quand on plonge sur une épave. C'est un lieu où des gens sont morts et où l'on peut aussi voir de très belles choses. J'ai plongé en apnée dans l'âme de cet homme, et j'en suis remontée intacte, parce que j'ai des valeurs. »