Un drame oublié ressurgit des archives rochelaises
Il y a exactement 140 ans, une nuit de mars 1885, une tempête d'une violence exceptionnelle s'abattait sur le littoral de La Rochelle. Sur le chantier du futur port de commerce de La Pallice, situé à 5 kilomètres du Vieux Port, 23 ouvriers, principalement italiens mais aussi français et autrichiens, trouvaient la mort dans des conditions tragiques. Cet accident du travail, longtemps enfoui dans l'oubli, refait surface grâce au travail méticuleux de Christophe Bertaud, vice-président de la Société rochelaise d'histoire moderne et contemporaine.
La découverte fortuite d'une date tragique
Christophe Bertaud, historien et salarié du Grand Port maritime de La Rochelle, a exhumé cette date lors d'un récent déménagement des bureaux de l'établissement. En triant des documents, il est tombé sur le 8 mars 1885, une date qui a immédiatement fait écho dans sa mémoire d'historien. Sa curiosité a été piquée par le titre d'un article de presse de l'époque, « Drame au fond de la mer », publié dans le journal national Le Gaulois. Les archives ont ainsi commencé à parler, révélant les détails glaçants de cette nuit funeste.
Les ouvriers travaillaient alors à creuser la Mare à la Besse, un recoin de marais isolé où se dessinaient depuis quatre ans les premiers contours du port de La Pallice. Le projet incluait deux jetées, un bassin à flot, deux formes de radoub et une écluse. La tempête de printemps, survenant lors d'une période de fortes marées, a frappé avec une intensité redoutable, rappelant les craintes actuelles liées aux épisodes comme la tempête Xynthia.
Le mécanisme infernal des cloches à plongeurs
Selon le récit du Le Gaulois, le drame s'est produit autour de 3 heures du matin. Les ouvriers utilisaient une immense cloche à plongeurs, un dispositif de 22 mètres de longueur, 10 mètres de largeur et 7 mètres de hauteur, pesant 110 tonnes. Cette structure, échouée et stabilisée sur le fond marin, permettait aux terrassiers d'accéder à un compartiment étanche via des cheminées depuis une passerelle terrestre.
Cette nuit-là, un « formidable coup de mer » a brisé la cloche. Trois cheminées ont été renversées, emportant dans leur chute une partie de l'échafaudage avec les ouvriers. Seuls cinq d'entre eux ont survécu. Pendant deux nuits et deux jours, la mer a ballotté ces « lugubres épaves », transformant ce montage de poutrelles et de panneaux en acier en un cercueil marin.
Une mémoire fragile et un hommage discret
Aujourd'hui, peu de traces subsistent de cette tragédie. Au cimetière de Laleu, un modeste obélisque en calcaire, dressé près d'une petite chapelle en ruine, porte des inscriptions rongées par le temps. En 1990, lors des célébrations du centenaire du port, le président de la Chambre de commerce et d'industrie de La Rochelle, Jacques Brillet, s'y était incliné en présence du consul d'Italie, rendant un hommage discret aux victimes.
Les travaux du port ont duré dix ans au total, s'achevant par l'inauguration officielle le 19 août 1890 par le président Sadi Carnot. Malgré les flonflons de la République et l'arc de triomphe érigé pour l'occasion, il est incertain qu'un mot ait été prononcé en mémoire des 23 ouvriers disparus. Ce drame, enfoui dans les archives, rappelle les risques encourus par les travailleurs lors des grands chantiers du XIXe siècle et l'importance de préserver la mémoire collective.



