Syndrome de Médée : le professeur Daniel Zagury décrypte les infanticides de Nice et Antibes
Syndrome de Médée : Zagury décrypte les infanticides de Nice et Antibes

Le professeur Daniel Zagury, psychiatre des hôpitaux et expert agréé honoraire auprès de la cour d’appel de Paris, a consacré sa carrière à décortiquer la psychologie des criminels. À 76 ans, ce spécialiste reconnu de la « psychologie du mal » livre une analyse sans jugement sur la mécanique des passages à l’acte. Il apporte son éclairage sur deux infanticides survenus en août 2026 sur la Côte d’Azur : un père a étranglé son fils de 17 ans, boulevard de la Madeleine, à Nice le 3 août, et une mère a égorgé le sien, également âgé de 17 ans, à Antibes le 19 août.

Le syndrome de Médée : tuer pour faire mal à l’autre

« J’appelle ça le syndrome de Médée », explique le professeur Zagury. Le terme fait référence au mythe grec de Médée, qui tue les deux enfants qu’elle a eus avec Jason lorsque celui-ci l’abandonne pour épouser la fille du roi de Corinthe. « Elle les tue pour faire mal au père, pour lui jeter en quelque sorte le cadavre de ses enfants au visage… C’est tuer pour faire mal à l’autre », précise-t-il. Ce contexte différencie cet acte d’un infanticide classique.

Selon le psychiatre, il y a « un mélange d’effondrement, de désespoir et de haine, au moment où la personne se rend compte de l’irréversibilité de la séparation et du départ de l’autre ». Il décrit un « maelström de rancœur, de ressentiment, qui s’ajoute à ce désespoir », puis la vengeance, qui consiste à « envoyer à la figure du parent survivant la vision du cadavre de son enfant ».

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Un acte rare et violent, suivi de tentatives de suicide

Bien que deux cas se soient produits en 15 jours, le professeur Zagury met en garde contre la loi des séries : « Des parents qui tuent des grands adolescents, c’est quand même assez rare. Cela ne se reproduira peut-être plus jamais avant très longtemps. » Dans les deux affaires, le parent a tenté de se suicider après le meurtre. « On est dans la haine et la colère, mais une fois l’acte effectué, c’est le désespoir qui reprend le dessus. Il y a une prise de conscience de ce qu’on vient de faire et le suicide fait partie intégrante de l’acte », explique-t-il. Le suicide est très fréquent dans les cas d’infanticide, aboutissant souvent à la mort de l’auteur et à l’extinction judiciaire de l’affaire.

Les tentatives de suicide ont été violentes, comme les meurtres. Le père a tenté de s’égorger, la mère de se noyer. « Ce ne sont pas des ébauches de gestes suicidaires », souligne le psychiatre, qui parle de « suicides graves ». Il est frappé par « l’extrême violence de ces deux meurtres », qui se sont produits dans « une atmosphère paroxystique de fin du monde et de fin de soi ».

Adolescents tués : un cas rare dans les infanticides

Les infanticides touchent habituellement de très jeunes enfants. Le fait qu’il s’agisse d’adolescents interroge. Le professeur Zagury répond avec prudence : « Je ne connais pas les histoires particulières, impossible de répondre avec certitude. » Il émet l’hypothèse que le parent pourrait vouloir empêcher l’enfant de choisir l’autre parent : « Tu ne partiras pas avec ton père, tu ne partiras pas avec ta mère, je t’empêcherai de faire ce choix-là. » Il ajoute qu’en 40 ans d’expertise, il ne croit pas avoir vu une seule fois le cas d’un adolescent tué par un parent.

Interrogé sur la question de savoir si ces actes sont plus souvent commis par des hommes ou des femmes, le spécialiste distingue les néonaticides (dans les 24 premières heures après un déni de grossesse), qui ne concernent que les mères. Pour les infanticides d’enfants plus âgés, il a rencontré des hommes et des femmes, mais « il me semble un peu plus les femmes que les hommes ».

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Signaux d’alerte et effondrement narcissique

Le professeur Zagury souligne que la plupart de ces affaires surviennent au moment où le sujet prend conscience que le couple est définitivement perdu. « Dans une séparation amoureuse, c’est quelque chose de très douloureux », rappelle-t-il. Mais chez ces sujets, « ce n’est pas un seul être vous manque et tout est dépeuplé, c’est un seul être vous manque et tout s’effondre ». Il décrit un « sentiment de mourir soi-même », car le sujet a mis tout son narcissisme dans l’autre, en raison d’une faille énorme qui s’ouvre à ce moment-là. « Ce n’est pas un deuil, c’est un effondrement. C’est quelque chose qui est complètement inassumable, irreprésentable, impensable. C’est indicible. Et c’est l’effondrement de tout. »

Dans une séparation amoureuse normale, on continue d’exister en tant que père, ami, ouvrier, etc. Mais pour ces sujets, « aucune existence possible » en dehors du couple. « Ça ne veut pas dire qu’on avait un amour indicible, ça veut dire qu’il y avait un investissement qui était un investissement narcissique et complètement global. Ils ne peuvent pas imaginer qu’un jour, ils seront amoureux de quelqu’un d’autre. Ils ne peuvent pas imaginer qu’ils continuent d’exister. Tout ça se passe dans une atmosphère de fin du monde », conclut le psychiatre. Le père de Nice, qui a envoyé les photos de son fils décédé à la mère, illustre cette volonté d’infliger une souffrance équivalente : « Il lui a dit, en quelque sorte, regarde ce que tu as fait de moi. Regarde ce que tu as fait de nous. Tu vas porter le poids toute ta vie de la culpabilité d’avoir pris cette décision. »