Violences en périscolaire à Paris : un scandale systémique éclate en pleine campagne municipale
Scandale des violences périscolaires à Paris : un système à bout

Violences en périscolaire : un scandale qui éclate enfin après des années de silence

Longtemps reléguée au second plan, la question des violences dans le secteur périscolaire s'est brutalement imposée dans le débat de la campagne municipale parisienne, au point de le rendre particulièrement tendu. Le collectif SOS Périscolaire alertait pourtant depuis 2021, sans guère être écouté. Il aura fallu la révélation de plusieurs affaires graves dans une quinzaine d'écoles parisiennes, la suspension d'une quarantaine d'animateurs et une campagne électorale féroce pour que ses mises en garde soient enfin entendues.

Une accumulation de cas qui finit par faire exploser le système

À la veille du scrutin, deux animateurs ont été interpellés pour des faits d'agressions sexuelles dans des écoles des 15e et 10e arrondissements. Mi-mars, dans le 14e arrondissement, trois animateurs de l'école Boulard sont suspendus. Auparavant, le scandale avait éclaté dans le 11e arrondissement où onze animateurs ont été écartés. Et encore avant, dans le 3e arrondissement, les parents de quinze élèves de l'école Paul-Dubois avaient déposé plainte contre un animateur en 2019. Sept ans plus tard, le suspect, âgé de 48 ans, conserve le statut de témoin assisté alors que l'instruction est close.

Le nouveau maire de Paris a promis de mettre fin à cette série noire en lançant un « big bang » du périscolaire. Interpellé dès 2015 sur des dossiers similaires, Emmanuel Grégoire a reconnu des « dysfonctionnements » et, en tant qu'ancien premier adjoint d'Anne Hidalgo, a assuré prendre sa « part de responsabilité ».

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Comment en est-on arrivé à une telle situation ?

Depuis 2013 et la réforme Peillon, il a fallu recruter massivement des animateurs pour assurer les fameux « TAP » (temps d'activités périscolaires). Ces « ateliers ludo-éducatifs », censés démocratiser l'accès aux activités culturelles et sportives, sont qualifiés de « mauvaise garderie » par SOS Périscolaire.

Résultat : le nombre de vacataires et de contractuels précaires a explosé (9 500 exercent aujourd'hui à Paris). Des jeunes (50%), des femmes (environ 80%) mais aussi des personnes en reconversion ou éloignées de l'emploi, souvent non diplômées et non formées. Face aux conditions de travail difficiles et aux sous-effectifs, la CFDT et SUPAP-FSU avaient alerté : « On recrute n'importe qui ! »

Les seules conditions exigées : avoir le brevet des collèges - le BAFA n'est pas obligatoire -, un casier judiciaire vierge et ne pas figurer au fichier judiciaire automatisé des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes (Fijaisv). Des contrôles jugés insuffisants, d'autant que les condamnations sont rares. À Paris, SOS Périscolaire n'en recense aucune pour l'instant.

L'affaire de l'école St-Dominique : un cas d'école révélateur

À l'automne, des parents démunis et en colère face à l'omerta qui règne dans leur école contactent le collectif pour dénoncer une affaire de violences qui va prendre une ampleur inédite. « Ce nouveau scandale doit être le cas d'école qui fera réagir la nouvelle municipalité », espère Anne, de SOS Périscolaire.

L'affaire démarre dans le 7e arrondissement, dans les coulisses d'une école publique bilingue rue St-Dominique, à deux pas de la tour Eiffel. « C'est l'école Disney ! Quand on arrive, la directrice vous lance “Good morning”, les parents sont souriants... mais on ne savait pas que des animateurs hurlaient sur nos enfants et surtout que deux plaintes pour violences sexuelles avaient déjà été déposées ! » s'étrangle une maman dont la petite fille aurait été abusée par un animateur.

Fin janvier, neuf animateurs de St-Dominique (sur une équipe de quinze) ont été suspendus suite à des suspicions de violences physiques et sexuelles. « Neuf au même endroit, ce n'est pas un hasard ! », soutient Grégory*, père d'un garçon de 4 ans. Ce père de famille comme de nombreux parents s'interroge : « On suppose a minima une cooptation, pour ne pas dire un réseau. Ils se connaissent tous… »

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La révélation par Cash Investigation et ses conséquences

L'affaire s'emballe avec la diffusion de Cash Investigation le 29 janvier. Sur les images tournées en caméra cachée, les parents reconnaissent la maternelle de leurs enfants et surtout les animateurs du périscolaire. On y voit des professionnels qui crient sur les petits, une animatrice qui sermonne puis embrasse un enfant sur la bouche, quand les autres ont les yeux rivés sur leur portable…

Au lendemain de la diffusion, c'est la panique. Les parents se demandent si leurs enfants ne sont pas concernés. Avec leurs mots de tout-petits, des élèves de maternelle décrivent un univers où les personnages sont le « méchant loup du dortoir », une « méchante sorcière », « la reine de la fessée »… Il est aussi question d'une « prison », de comportements déviants et pédophiles, et de menaces : « Si tu parles, tes parents iront en prison ! »

Depuis plus d'un an, la fille d'Agathe*, rentrée en toute petite section, semblait préoccupée par la sieste. Tous les soirs, elle racontait une histoire de « loup » qui venait et repartait dans sa « forêt ». Sa fille a fini par se confier, début février, racontant que « le loup du dortoir » lui avait « touché les fesses et la nénette ».

Des familles brisées et un système défaillant

Face aux pleurs de sa fille, qui lui demandait tous les jours de changer d'école, Agathe vient de la déscolariser. « Je n'ai plus confiance. » Tout comme Élodie*, maman d'une élève de 3 ans, qui a porté plainte pour viol et agression sexuelle contre deux animateurs, et qui a réinscrit sa fille dans une école privée du quartier.

Grégory*, qui croyait aux « valeurs de l'école de la République », a décidé de mettre son fils dans le privé à la rentrée. Entre 15 et 20 enfants ont quitté l'école St-Dominique depuis fin janvier, recensent des parents d'élèves qui avaient lancé l'alerte dès la rentrée 2025.

Les familles s'étonnent que personne n'ait rien vu ou entendu : « Les maîtresses sont à l'étage, le bureau de la directrice est à trois mètres des dortoirs… » Contactée, la direction n'a pas répondu.

Des signalements ignorés et une gestion calamiteuse

Dès octobre 2025, des parents participent à une réunion et tirent la sonnette d'alarme sur ce qu'ils savent (les cris et les punitions). Un responsable de la circonscription des affaires scolaires et de la petite enfance (CASPE) est présent, il ne semble pas surpris. On promet un recadrage. Ce premier signalement est-il remonté à la direction des Affaires scolaires de la ville de Paris (DASCO) ? Une enquête administrative est en cours.

La situation ne s'améliorant pas, des familles contactent directement la mairie du 7e, qui les reçoit le 7 novembre. Les parents se sentent enfin écoutés, ils demandent un audit (qui n'aura jamais lieu). Ils s'interrogent aussi sur l'absence prolongée du responsable éducatif Ville (REV), censé manager l'équipe des animateurs. « La représentante de la CASPE nous répond qu'il est en arrêt maladie et personne ne la contredit. On apprendra plus tard que le REV avait été suspendu suite à une plainte pour violences sexuelles ! »

Fin novembre, rien n'a bougé. Le collectif SOS Périscolaire entre en scène. « La mairie du 7e s'est montrée étonnamment réactive et l'animateur a été sorti de l'école pour ces faits de violence verbale », raconte Anne, cofondatrice du collectif. Le 15 décembre, l'animateur est « déplacé » dans une école maternelle du 15e, sans que personne n'en soit informé.

La CASPE justifiera ce déplacement comme une procédure habituelle qui permet de « sortir l'animateur de son environnement ». « Pour nous, la sanction, c'était pour les nouveaux élèves qui allaient hériter de cet animateur violent… » Dans Cash Investigation, l'ex-premier adjoint chargé de l'éducation et de la petite enfance concède qu'il s'agit d'« une mauvaise habitude ».

L'extension du scandale et les réponses insuffisantes

Début février, c'est au tour des parents de l'école Volontaires (15e) de s'affoler. Un mail de la directrice les informe qu'un signalement a été fait à la DASCO concernant une suspicion de faits à caractère sexuel. En effet, le 1er février, une plainte pour viol et agression sexuelle a été déposée par une famille de l'école St-Dominique à l'encontre de l'animateur déplacé. Le professionnel, en phase de titularisation, a été immédiatement suspendu. Il reste présumé innocent.

« On ose nous dire qu'on a donné une seconde chance à un animateur, connu pour des maltraitances, en le déplaçant ! Et que, n'étant pas signalé pour des faits de nature sexuelle, il n'a pas été suspendu, s'offusque Me Louis Cailliez, l'avocat des parents du garçon. La gestion de ce dossier par la ville de Paris a été calamiteuse : aucune procédure claire, des responsables qui se contredisent et personne n'assume… »

Pour éteindre l'incendie, la ville a adopté un « grand plan » en novembre. Deux jours de formation assurés par des responsables éducatifs volontaires sont devenus obligatoires. « Du rafistolage !, dénonce Adam Semail de la CFDT, qui réclame une professionnalisation du métier et des inspections. On apprend par exemple aux vacataires qu'il faut mettre de la glace en cas de bobo et qu'il ne faut pas prendre un enfant sur ses genoux car, dit-on: “Vous savez comment sont les parents aujourd'hui”… »

*Les prénoms ont été modifiés.