Un huis clos familial révélateur
On imagine d'abord la radio ou le titre d'une chanson diffusée en fond, soudain coupé par le téléphone qui sonne. Puis on imagine aisément l'échange banal, du moins au début, fait de « comment tu vas » ou de « tu fais quoi ? ». À l'autre bout du fil, on ne connaît pas l'identité de l'interlocuteur mais, dans la voiture, c'est bien Amélie Debruyne qui parle. Et cette fois, on n'imagine pas. Pas besoin, puisque la confidence lâchée dans le huis clos de l'habitacle, est rapportée par un témoin de première main. Non seulement il est assis sur le siège passager, mais c'est surtout le fils de la conductrice.
Une confidence glaçante
La confidence en question ? « J'ai regardé une série hier soir, et le personnage en a tué un autre ! C'est pas mal de cette manière, c'est une bonne idée ! » Plusieurs mois plus tard, du haut de ses 13 ans, K. A. a donc répété la réplique maternelle aux enquêteurs car, pour lui, elle n'avait rien d'une plaisanterie. Et pour cause, il était parfaitement au courant des desseins de sa mère, à savoir l'élimination de son beau-père, Enrique Bonte, par empoisonnement. Il le savait à tel point qu'il avait interdiction de toucher à certains aliments dans le réfrigérateur ! À tel point, aussi, qu'il avait vu sa génitrice « mettre de l'antigel dans le café d'Enrique pendant qu'il était en train de dormir à l'étage car il travaille de nuit ».
Dans sa déposition, lue par la présidente de la cour d'assises de la Vendée ce jeudi, il avait même ajouté des détails, précis : « J'ai vu la bouteille près de la machine à café, ma mère m'a dit de ne le dire à personne. »
Des tactiques changeantes
Ce qu'il n'a pas vu, en revanche, il l'a clairement entendu, puisqu'Amélie Debruyne et la propre mère de celle-ci, Carole Decreton, ne s'embarrassaient même pas de sa présence lorsqu'elles discutaient sur la meilleure façon d'« éliminer » leur victime. Et, en la matière, elles avaient de la ressource, changeant de tactique au gré des échecs. De dix cachets d'Alprazolam (un anxiolytique) écrasés et mélangés au café, elles sont alors passées à trente, « car ça n'avait pas marché la première fois », a reconnu la plus âgée, chargée de broyer les comprimés « avec un pilon » avant de remettre un sachet de poudre à sa fille. Comme Enrique Bonte a encaissé, avec une grosse fatigue à la clé, on a donc oublié les anxiolytiques.
Les graines de ricin ? « Amélie me les a fournies, je devais broyer les écorces et les mettre dans du tabac, et dans des olives car M. Bonte mange souvent des olives avec de l'ail à l'intérieur », continue Carole Decreton. Un labeur vain puisque l'homme n'a touché ni à l'un ni à l'autre. Et heureusement, la ricine étant « 12 000 fois plus toxique que le venin du crotale », a indiqué un expert toxicologue.
Des aveux troublants
« - Qui a eu l'idée d'empoisonner, demande la présidente à la grand-mère ? - C'est ma fille, répond-elle d'une voix chevrotante, voûtée dans sa veste de jogging trop grande. - Vous êtes sûre ? - Oui. Et je n'ai pas eu le courage de lui dire non. - Vous n'avez jamais réalisé l'énormité des faits ? - Non, car on ne voit ça qu'à la télé ! »
On ne saurait si bien dire, car c'est en effet sur le petit écran qu'Amélie Debruyne a trouvé l'inspiration, notamment dans les séries Netflix dont elle s'abreuvait. La « bonne idée » évoquée plus haut en voiture, c'est d'utiliser l'aconit tue-loup, une plante d'ornement à l'extrême toxicité, qui a servi comme arme de crime (parfait) dans un épisode de You. Accessible en vente libre sur Internet, elle en a ainsi commandé à plusieurs reprises.
« Je voulais juste être en paix, c'était tellement irrationnel, sanglote-t-elle en évoquant les innombrables disputes à la maison. Il y avait cette souffrance dans notre couple qui nous détruisait, j'étais dans un tunnel, et je n'ai pas pris la bonne sortie. »
« - C'était quoi la bonne sortie pour vous ? La solution finale ? ose la présidente. - L'empoisonner, je le reconnais. Mais je n'avais pas conscience qu'il aurait pu mourir. - Pourquoi avoir demandé à votre mère de vous accompagner ? - J'avais l'impression qu'il n'y avait qu'elle qui me comprenait. Je regrette, j'aurai dû partir. - Auriez-vous pu faire ces empoisonnements sans votre mère ? - Non. »
Un verdict imminent
Il est permis d'en douter, puisqu'une fois que Carole Decreton a quitté, en 2022, l'annexe dans laquelle elle vivait sur le terrain familial, une nouvelle commande d'aconit tue-loup a été effectuée. Pour qui était-elle destinée ? Mystère… En tout cas, s'il est aujourd'hui bien vivant, Enrique Bonte est totalement anéanti. « Il fait des cauchemars en lien avec la mort, présente des troubles de la concentration, connaît des reviviscences des faits, il est en hypervigilance pour tout ce qui est en lien avec l'alimentation et refuse de manger des plats qu'il n'a pas préparés lui-même », a décrit une médecin légiste missionnée pour mesurer le préjudice.
L'intéressé, qui s'était vu offrir une… cafetière par son ex peu après leur rencontre, veut à présent tourner la page définitivement. Il avait d'ailleurs quitté le palais de justice pour ne pas avoir à écouter les explications alambiquées de ces deux tortionnaires. « Désormais, je vide l'eau systématiquement avant de me faire un café, avait raconté ce miraculé en fin de matinée. Et une chose est sûre, je resterai célibataire jusqu'à la fin de ma vie, seul avec mon fils. »
Il n'est pas difficile, une fois encore, d'imaginer la suite : puisqu'elles ont reconnu l'intégralité des faits, Amélie Debruyne et sa mère devraient, à leur tour, se retrouver bien seules en prison pour de longues années. Le verdict est attendu ce vendredi soir. Elles encourent chacune la perpétuité.



