Ce vendredi matin, le réveil a été difficile pour les habitants du Xe arrondissement de Paris et les acteurs impliqués dans la finale de la Coupe de France. À la veille de la rencontre entre Nice et Lens au Stade de France, le chaos s’est invité aux abords du Canal Saint-Martin. Peu avant minuit, une centaine de supporters niçois, dont certains affiliés à l’extrême droite, ont déambulé dans les rues, cherchant manifestement à en découdre avec les badauds, jusqu’au Quai de Valmy où une importante rixe a éclaté pour un motif encore ignoré, selon la préfecture de police de Paris.
Un dispositif policier pourtant prévu
Au total, 65 personnes, dont quatre mineurs, ont été placées en garde à vue, six ont été blessées, dont un grièvement, et un bar, L’Atmosphère, a été saccagé. Pourtant, la finale avait été classée à risque 3 sur 5 par la Division nationale de lutte contre le hooliganisme (DNLH) et la préfecture s’apprêtait à déployer 2 200 policiers et gendarmes ce samedi soir. Mais la situation a dégénéré bien plus tôt, ce qui n’est pas forcément une surprise pour le sociologue Nicolas Hourcade. « Ces dernières années, les principaux incidents ont lieu la veille du match quand les supporters se déplacent sur plusieurs jours pour des matchs européens ou des finales. Pour les groupes les plus radicaux qui veulent absolument en découdre, c’est un créneau privilégié puisqu’il y a le plus de possibilités d’échapper au dispositif policier », observe le spécialiste du supportérisme.
Le récit des témoins
Selon des témoins, ces supporters violents ont d’abord déambulé le long du canal Saint-Martin. Plus tôt, des ultras niçois avaient été déposés par plusieurs vans devant le pub irlandais The Cork and Cavan. Ils ont réclamé de l’alcool à emporter dans plusieurs bars. S’ils ont pu consommer de la bière, certains commerçants ont refusé de leur en vendre. Auriane a suivi le défilé depuis le quai Jemmapes. « On a vu un groupe d’une centaine d’hommes blancs habillés en noir. On a vite senti que c’était très bizarre. Un peu plus tôt, quelqu’un avait accroché un drapeau de la Palestine et ils l’ont détruit et brûlé. Leur démarche était quasi militaire. Ils regardaient tout droit, en silence. Ils avaient clairement un but. À leur premier passage, ils n’étaient pas cagoulés, puis au deuxième, j’en ai vu un avec un cache-cou qui remontait jusqu’à son nez. Ils terrorisaient les gens, vraiment, en occupant comme ça toute la route… »
L’ambiance festive du canal Saint-Martin a cédé sa place à un climat pesant. Un temps silencieux, mais rapidement percé par des affrontements et des cris. « Il y avait vraiment une ambiance des années 30 avec cette meute qui hurle des chants et qui s’en prend aux gens, raconte Marc, un riverain. Voir toutes ces personnes habillées en noir, c’était vraiment très étonnant. Ils scandaient des mots d’ordre que je n’ai pas compris. »
Un affrontement entre ultras de Nice et du PSG ?
La tension a finalement éclaté non loin de L’Atmosphère, près du magasin Antoine & Lili, pour des raisons encore non établies officiellement par les autorités. L’origine des violences pourrait venir d’un règlement de comptes entre ultras de Nice et du PSG, comme il en existe régulièrement dans le monde des ultras, même si elles ont rarement lieu en centre-ville. La mise en ligne rapide de vidéos des affrontements par des comptes spécialisés accrédite la thèse d’une descente préméditée. Selon le légendage de diverses vidéos, 120 supporters de la Brigade Sud Nice auraient affronté une quarantaine de membres de Karsud, un groupe d’ultras du PSG. L’identité des belligérants n’a pas encore été officiellement confirmée.
Connue pour son historique de violences et une idéologie proche de la mouvance identitaire, la Brigade Sud, créée en 1985, a été officiellement dissoute en 2010, avant de réapparaître sous le nom de Populaire Sud. Selon nos informations, les ultras niçois auraient été aidés jeudi soir par des membres d’autres groupes, notamment des ultras de Lille et de Nancy. Karsud, de son côté, est un groupe historique de la tribune Auteuil, longtemps considéré comme proche du hooliganisme. Exclu du Collectif d’ultras Paris (CUP) en 2017, il n’est plus autorisé à se réunir au Parc des Princes.
Une escalade de violence
Selon des vidéos diffusées par des comptes spécialisés, les deux groupes s’affrontent, se lancent des chaises et échangent des coups. Submergé en nombre, l’un bat en retraite et l’autre paraît se diriger ensuite vers L’Atmosphère. Le groupe d’ultras niçois semble alors s’en prendre à de simples passants, certains clients du bar se réfugiant à l’intérieur, sous les tables. « Là, c’est vraiment parti en vrille. On ne savait plus qui était qui. Les mecs prenaient et cassaient tout ce qu’ils pouvaient. En arrivant, j’ai remarqué qu’on n’avait plus de couteau à pain. Ils l’ont sûrement pris », a expliqué Enzo, serveur dans l’établissement.
Des jets de chaise, des vitres brisées, mais aussi des blessures graves. Selon une source policière, les personnes touchées ont été victimes de « coups de tessons de bouteilles » et l’une d’elles d’un « coup de couteau dans le dos ». Un témoin dit avoir vu un homme se faire toucher à la gorge. Ensanglanté, le blessé est remonté jusqu’au bar Le Royal Est, où il a appelé à l’aide. Un poste médical avancé y a été installé pour que les gérants et les secours s’occupent des blessés.
Du matériel de combat retrouvé
Habitant près de L’Atmosphère, Marc a assisté à l’arrivée des CRS « huit à dix minutes » après le début des affrontements. Les forces de l’ordre « sont arrivées en très grand nombre, avec casques, boucliers… la totale. Ils les coursaient à pied ». Marie promenait son chien dans le secteur vers une heure du matin, après les violences. « J’ai vu des dizaines de jeunes rasés de près, interpellés, assis par terre, des deux côtés de la rue Bichat, en face de l’hôpital Saint-Louis », témoigne-t-elle.
Sur le lieu des interpellations, ont été retrouvés des gants coqués, des protège-dents, des cagoules à l’effigie de l’OGC Nice, selon le parquet de Paris. Une lame de 20 cm a également été saisie, d’après l’AFP.
Réactions politiques
L’OGC Nice, le maire de la ville Éric Ciotti et Emmanuel Grégoire ont condamné ces scènes. « Je souhaite réaffirmer que Paris, fidèle à son histoire et ses valeurs, ne laissera aucune place aux groupuscules d’extrême droite pour déployer leur haine », a écrit l’édile parisien sur X. « Le 10e n’est pas un défouloir à hooligans d’extrême droite. Café vandalisé, blessés : ces scènes sont intolérables », a embrayé la maire socialiste du Xe, Alexandra Cordebard. La Fédération française de football a déploré des comportements « contraires aux valeurs de respect, de fraternité et de convivialité que porte le football français », alors que la finale de Coupe de France prévue ce soir au Stade de France est désormais placée sous haute surveillance.



