Le parvis s'est rempli, à mesure que le soir est tombé sur la grande esplanade de béton, aux pieds des immeubles de Roquebillière, quartier populaire situé à l'est de Nice. Les enfants se sont mis à tournoyer entre les adultes, venus profiter de la douceur de ce soir de la mi-juin. Ici, le 14 juillet 2016 est loin, et pourtant, il a laissé des stigmates profonds. « Comme tout le monde, on a été traumatisés », raconte Inès.
Un quartier de travailleurs de l'ombre
Quelque 6 000 personnes peuplent les grands bâtiments de Roquebillière. Des travailleurs de l'ombre pour la plupart. « Des plombiers, des femmes de ménage, des aides-soignants », souligne Malika, à la tête de l'association JEM (Jeunesse en mouvement) dont elle animait encore récemment la permanence dans un bâtiment situé juste à l'entrée du quartier. Le local n'est plus aujourd'hui, faute de moyens, mais la médiatrice continue ses actions et garde un lien privilégié avec les habitants.
Des souvenirs ancrés malgré les années
Malika regarde sa fille Maïssane avec tendresse. Aujourd'hui jeune femme, elle était sur la Promenade des Anglais le 14 juillet 2016 quand le camion fou a débarqué. « C'est une battante, elle a extériorisé », murmure sa mère. Dix ans après, l'événement est rarement dans les discussions mais dans les faits, certaines familles préfèrent éviter la Prom. « Ou les grands événements dans le centre », explique Edna, pâtissière. Le souvenir est là, ancré au fond même si les années sont passées dessus.
Une société durcie et des fractures accentuées
« La société s'est considérablement durcie », observe encore Malika. Le Covid est passé par là, les galères du quotidien aussi. Avec comme corollaire, une accentuation des fractures, notamment chez la jeune génération qui ne sait plus très bien d'où elle vient ni où elle va. Certaines familles avouent avoir modifié leurs habitudes. « Avant, on préparait un pique-nique et on allait le partager sur la plage de la Prom », se souvient Nora. « Avant ».
Le sentiment de double peine
Il y a eu trop de douleurs ce soir du 14 juillet et le temps ne les a pas pansées. La douleur d'être touché en tant que Niçois mais celle, aussi, d'être associé, parfois et bien malgré eux, à l'auteur de l'attentat, un homme qui habitait non loin du quartier et qui se revendiquait musulman. Un sentiment de double peine renforcé par ces récits qui marquent : « Une maman était allée déposer des fleurs juste après l'attentat, raconte Nadia, auxiliaire de vie. Elle y est allée voilée et a été prise à partie : “C'est à cause de gens comme vous que c'est arrivé, restez chez vous.” »
C'est ce qu'ont fait de nombreux habitants de Roquebillière. Malika raconte : « Quand il y a eu l'attentat de Notre-Dame, une dame est venue me voir pour organiser une marche pour montrer que des gens “comme nous” se mobilisent. » La marche ne s'est pas faite. Trop stigmatisante de l'intérieur.
Repli sur soi et valeur refuge du quartier
Malgré la violence et le trafic de drogue qui entachent le quotidien, le quartier est devenu une valeur refuge. « Il y a eu le traumatisme de la foule, les gens préfèrent se retrouver entre voisins dans le quartier », commente Nora, la doyenne du groupe. Ça a été le cas, jusqu'à l'année dernière, lors de la Fête de la musique organisée par JEM. Lancée au lendemain des attentats, la première édition avait rassemblé tous les quartiers de Nice. « Même des gens de l'Ariane sont venus », raconte Malika, heureuse de ce moment fédérateur. Il y a eu ce besoin urgent, presque viscéral, de se retrouver ensemble alors que la Promenade ne leur semblait plus en sécurité.
Edna surveille son aînée comme le lait sur le feu : « Quand elle sort du quartier, ça m'inquiète ». Nadia, elle, a été témoin de l'horreur et pourrait parler longtemps de cette nuit d'angoisse, les corps qui s'amoncellent, les blessés et les morts. Et cette question qui continue de l'obséder : « Cet enfant que j'ai vu sur le bord de la route, il aurait quel âge maintenant ? » Autour d'elle, tout le monde se tait et seuls les petits du quartier, insouciants, continuent de tournoyer dans la chaleur de l'été. Elle ajoute en faisant un signe de la tête vers la mer : « Jamais plus je ne vais là-bas, j'ai l'impression de marcher sur les morts. »



