Avant l'essor de Monte-Carlo, la Principauté de Monaco était un petit État replié sur lui-même, vivant de la mer et de la terre. Deux témoignages de voyageurs, l'un de 1785 et l'autre de 1883, révèlent une réalité bien éloignée du luxe actuel : misère extrême, hôtels délabrés et jeux de hasard pitoyables.
Le récit d'Emmanuel Dupaty en 1785 : une misère extrême
En 1785, le magistrat et homme de lettres français Emmanuel Dupaty, auteur des célèbres Lettres sur l'Italie, visite Monaco sous le règne d'Honoré III. Il dresse un portrait saisissant : « Nous arrivons au port de Monaco. Il est rempli de trois barques de pêcheurs et d'un bâtiment hollandais. Deux ou trois rues sur des rochers à pic, huit cents misérables qui meurent de faim, un château délabré, un bataillon de troupes françaises ; quelques orangers, quelques arpents de terre, épars eux-mêmes sur des rochers : voilà à peu près Monaco. La misère y est extrême. »
Le commandant du bataillon français, présent depuis vingt mois, confie à Dupaty : « s'il avait un poulet à nous offrir, il se serait mis à genoux pour nous inviter à le manger avec lui ». Le souverain, bien qu'aimé, dispose d'une cour modeste : « il a des gardes au nombre de vingt, ce sont vingt paysans ; quatre gentilshommes de la Chambre, ce sont quatre bourgeois ». À son arrivée, le prince se rend d'abord dans une petite chapelle pour rendre grâce à Dieu, avant de mettre le pied au château.
Edmond Plauchut en 1862 : un « affreux bateau » et un éden préservé
Près de 80 ans plus tard, en 1862, l'écrivain Edmond Plauchut, collaborateur de la Revue des Deux Mondes, effectue une visite à Monaco. Il raconte son voyage en 1883 : « En 1862, on ne pouvait se rendre de Nice à la principauté qu'au moyen de l'affreux bateau à vapeur qui journellement faisait le trajet du port de Nice au port d'Hercule, à Monaco. » Par voie terrestre, la route de la Corniche était splendide, mais Plauchut préfère décrire le rocher : « Le rocher sur lequel s'élève le palais des Grimaldi, exempt alors des constructions nouvelles qui lui enlèvent son caractère de repaire féodal, plaisait surtout par l'absence de ce qui fait aujourd'hui le bonheur des gens sans goût artistique. Rien de peigné, d'aligné, pas de villas baroques, de casernes, de quais bien droits, de rampes adoucies et sablées, mais là où s'élève le casino actuel et son affreux théâtre, d'admirables roches couvertes de lichens, un frais fouillis d'euphorbes, de cistes, de pins parasols, d'orangers et de citronniers, avec une nappe d'azur - la mer - servant de fond mouvant à cet éden. »
Un hôtel sordide et des jeux minables
Plauchut déplore également le confort hôtelier. L'Hôtel de Paris n'existe pas encore (il sera inauguré en 1864). Il décrit l'auberge où il descend : « Le grand et vieil hôtel où l'on descendait était à la fois une hôtellerie, un restaurant, un casino et une maison de jeu. Au centre d'une grande chambre enfumée, sordidement meublée, puante, éclairée aux approches de la nuit par des lampes suintant l'huile, se dressaient deux tables, l'une de roulette, l'autre de trente-et-quarante. »
Les joueurs n'avaient rien de l'élégance de ceux de Bade ou de Wiesbaden : « Ces hommes n'eussent pas été déplacés dans le préau d'une maison de correction. Les femmes étaient vieilles et laides... Je ne vis là qu'un seul personnage convenable de ton et de manières - un noble dans la gêne ou un ancien maître à danser. » Les enjeux étaient minimes : « Le minimum de l'enjeu était alors de 2 francs à la roulette et de 5 francs au trente-et-quarante. » Des jetons en argent de 2 francs portaient l'inscription « Cercle de Monaco ». Plauchut souligne l'avantage de la maison : « Le joueur ayant une chance favorable contre trente-cinq chances contraires, on devine aisément aux mains de qui restaient les jetons. »
La métamorphose de Monte-Carlo
Ces témoignages contrastent avec l'image actuelle de Monaco. Heureusement, la construction de Monte-Carlo, quatre ans après la visite de Plauchut, allait métamorphoser la physionomie de la Principauté et redonner le moral aux touristes, comme le rapporte l'article.



