Les archives de Sud Ouest révèlent l'affaire judiciaire du siècle
Le journal Sud Ouest ouvre ses précieuses archives patrimoniales pour une plongée captivante dans les reportages qui ont marqué l'histoire régionale et nationale. Aujourd'hui, focus sur le premier procès de Marie Besnard, surnommée "l'empoisonneuse du siècle", qui a défrayé la chronique judiciaire de l'après-guerre et dont le retentissement dura près d'une décennie.
Le procès qui allait devenir historique
À quelques jours de l'ouverture du procès de Marie Besnard, âgée de 53 ans, à Poitiers le 20 février 1952, notre journaliste Xavier Piganeau, spécialiste des faits divers et envoyé spécial de Sud Ouest, présentait ce qui pouvait effectivement devenir "l'affaire du siècle". "La bonne dame de Loudun", comme on la surnommait également, était accusée de pas moins de douze empoisonnements à l'arsenic, dont celui de son propre mari, Léon Besnard.
Elle sera finalement acquittée le 12 décembre 1961, faute de preuves suffisantes, au terme d'un troisième procès qui se tiendra à Bordeaux. Cette longue procédure judiciaire, ponctuée de rebondissements incroyables, témoigne de la complexité extraordinaire de ce dossier.
Un dossier judiciaire d'une richesse troublante
Ce dossier extraordinaire contenait de tout : de la délation, des commérages villageois, des calculs sordides, des lettres anonymes, de la jalousie et même - pour simplifier les choses - des faux policiers qui, précédant les vrais d'une courte tête, brouillaient les pistes en se réclamant d'une qualité que des témoins découvraient usurpée quelques minutes plus tard.
Non, tout n'était pas simple dans cette affaire aux prolongements inattendus. Dès le début, nombreux étaient ceux qui affirmaient, non sans raison, qu'elle pourrait bien être "l'affaire du siècle" au seul énoncé de l'accusation, qui reprochait douze empoisonnements à l'arsenic à Marie-Joséphe-Philippine Davailleau, veuve Antigny, veuve Besnard, née le 15 août 1896 à Saint-Pierre-de-Maillé dans la Vienne.
Les débuts de l'affaire à Loudun
Nous sommes à Loudun, aimable village du haut Poitou où tout le monde se connaît et se salue. Le 1er novembre 1947, la mort semble s'acharner depuis quelques années sur la maison du faubourg porte Mlrebeau. Elle a frappé une fois de plus et enlevé en moins de deux semaines Léon Besnard, cultivateur-cordier dont nul n'ignore dans la région qu'il possède un gentil bas de laine, outre la ferme qu'il exploite avec un jeune travailleur allemand, et une propriété de campagne, "les Liboureaux" à Saint-Pierre-de-Maillé.
En ce jour de Toussaint, Mme Pintou, née Leclerc-Cibot, ancienne employée des postes et amie de la famille, se décide à faire partager à M. Joseph Massip un secret qui commence à lui peser depuis trois jours que le cordier est en terre : "Léon Besnard a été empoisonné par sa jeune femme".
La révélation des soupçons
Suit alors la relation des derniers jours de la maladie de Léon, où le docteur Gallois et le docteur Chauvenet n'avaient vu qu'une crise d'urémie. Au cours de cette maladie, profitant de l'absence de sa femme, le moribond - parfaitement lucide - avait confié ses craintes à Mme Pintou : "Qu'est-ce qu'on m'a donc fait prendre aux Liboureaux ? - Qui ça, le prisonnier allemand ? - Non, Marie !"
À vrai dire, cette confidence, Mme Pintou l'avait déjà faite au docteur Chauvenet qui n'y avait sans doute pas attaché beaucoup d'importance ; puis à Mlle Michaud, une collègue des postes, qui en dehors de son service, n'était pas tenue à la discrétion professionnelle.
L'enquête qui s'enclenche difficilement
M. Auguste Massip est catégorique : il faut prévenir la justice. Mais Mme Pintou a brusquement des scrupules. Elle ne veut pas d'histoire, si bien que ce sera le châtelain qui, le 4 novembre, après s'être documenté sur les symptômes de la maladie de Léon Besnard et ayant conclu, dictionnaire médical en main, à l'empoisonnement par l'arsenic, ira trouver à Loudun M. Maus, juge d'instruction.
Entendu par la gendarmerie, il renouvelle ses déclarations et conseille même une exhumation. Mais Mme Pintou, qui ne veut toujours pas d'histoire, prétend qu'on a donné trop d'importance à ses paroles. Après tout, Marie Besnard est son amie !
Les événements étranges s'accumulent
L'enquête en reste donc là pour le moment, cependant qu'à Loudun, les hostilités sont ouvertes : des bruits circulent, qui réveillent de vieilles rancunes, excitent la haine, ajoutent à la confusion des esprits.
En octobre de l'année suivante, nouveau coup de théâtre : le château de Montpensier - monument historique - brûle dans sa quasi-totalité. Quelqu'un se souvient alors que la semaine précédente, Marie Besnard, parlant de M. Massip, dont elle connaissait les démarches, aurait appelé sur le château la colère divine.
Enfin, dernier coup du sort, dans la nuit du 4 au 5 février 1949, le domicile loudunais de Mme Pintou - locataire de Marie Besnard - est cambriolé. Rien n'indique une vengeance, mais pour l'ex-postière, la mesure est dépassée. Plainte est déposée, la 17e brigade judiciaire de Limoges enquête.
L'enquête judiciaire prend enfin son envol
Cette fois-ci, le départ est bien pris, les confidences sont renouvelées sans réticence et l'appareil judiciaire, enfin mis en marche, entraînera la dégringolade de tout un édifice de sombres machinations perpétrées depuis vingt ans !
Dès lors, les choses vont aller rondement. Tout d'abord, le châtelain ayant écrit au garde des Sceaux, le parquet de Poitiers est saisi de l'affaire par la chancellerie. Cependant que le commissaire Nocquet recommence l'enquête, M. Roger, juge d'instruction, ordonne l'exhumation de Léon Besnard, le 11 mai 1949 et confie l'expertise au professeur Béroud, de Marseille.
L'arrestation et les révélations toxiques
Le 20 juillet, la réponse arrive du laboratoire du professeur Béroud. Marie Besnard est arrêtée le lendemain : son mari a succombé à une intoxication lente à l'arsenic, suivie d'intoxication massive.
Tout ce qu'on a appelé les "étranges précautions de la Marie" n'aura servi à rien. Ni les lettres anonymes répandues à profusion - le professeur Locard démontrera qu'elles étaient de la main de l'accusée - ni la contre-enquête effectuée par un policier d'opérette, spécialiste de l'intimidation.
Le déjeuner tragique des Liboureaux
Que s'est-il donc passé aux Liboureaux en octobre 1947 ? Le 12, les époux Besnard, tous deux en parfaite santé, accompagnés d'un voisin, Alphonse Baraudon, se rendent à leur propriété où celui-ci est leur commensal.
Il prend part au déjeuner tragique, celui du 16, où d'après les confidences de Léon Besnard agonisant, Marie aurait versé la soupe sur un liquide suspect qu'il avait remarqué au fond de son assiette : "J'ai mangé et presque aussitôt, j'ai vomi." M. Baraudon, lui, n'a rien remarqué, mais se souvient qu'effectivement l'ami Léon s'est plaint à plusieurs reprises dans la journée.
La maison aux sept morts lentes
De confidence en confidence, le personnage de Marie Besnard se précise, d'autant que chacun remontant dans ses propres souvenirs, s'étonne de l'invraisemblable malchance qui s'est attachée à "la maison aux sept morts lentes".
Le commissaire Nocquet, devant le rapport formel du professeur Béroud n'hésite pas. Si Marie Besnard a vraiment bousculé son époux au bord de la tombe, pourquoi n'aurait-elle pas aussi un peu aidé les parents et amis qui, depuis 1938, sont sortis de la maison les pieds par-devant… après avoir laissé tous leurs biens à leurs bienfaiteurs ?
La liste macabre des décès
La réponse, c'est encore le professeur Béroud qui la donnera, après exhumation de douze membres de la famille décédés en moins de dix ans. Et le commissaire Nocquet dresse la liste des décès :
- 1er juillet 1927, Auguste Antigny, 40 ans, premier mari
- 22 août 1938, Mme Labrècehe, veuve Lecompte, 86 ans, parente éloignée
- 14 juillet 1939, Toussaint Rivet, pâtissier à Loudun, 65 ans
- 15 mai 1940, Eugène Davailleau, père de Marie
- 2 septembre 1940, Louise Laprêche, veuve Gouin, 92 ans, cousine éloignée
- 9 novembre 1940, Marcelin Besnard, père de Léon, 78 ans
- 16 janvier 1941, Marie-Louise Gouin, veuve du précédent, mère de Léon, 69 ans
- 27 mars 1941, Alice-Marie Lucie-Besnard, veuve Bodin, sœur de Léon, 46 ans
- 1er juillet 1945, Pauline Lalleron, veuve Bodineau, cousine
- 9 juillet 1945, Marie-Virginie Lalleron, sœur de la précédente
- 25 octobre 1947, Léon Besnard, 52 ans
- 16 janvier 1949, Marie-Louise Antigny, veuve Davailleau, mère de Marie
Les conclusions des expertises
Les conclusions des expertises toxicologiques affirment dans dix cas qu'il y a eu empoisonnement à l'arsenic. Dans deux autres, les doses sont plus faibles. Une seule analyse est négative.
Quel rôle Marie Besnard a-t-elle joué dans cette danse macabre ? A-t-elle agi seule ou avec la complicité de son mari qui connaissait bien la menace suspendue au-dessus de sa tête pour dire un jour à un familier : "Si je viens à mourir, demande qu'on fasse mon autopsie !"
Les motivations possibles
Marie Besnard, "Veuve joyeuse" qui, moins de deux ans après la mort de son premier mari, convole en justes noces avec Léon, a-t-elle agi par cupidité ou pour vivre sa vie avec Alfred Dietz, prisonnier allemand, de trente ans plus jeune ? Nous sommes en plein Grand Guignol !
L'épilogue judiciaire
Le premier procès de Marie Besnard s'ouvre à Poitiers le 20 février 1952. Notre journaliste Xavier Piganeau, spécialiste des faits divers, le couvrira en envoyé spécial. Mais l'affaire de "l'empoisonneuse de Loudun" ne fait que commencer.
Elle sera finalement acquittée à Bordeaux, au terme d'un troisième procès, le 12 décembre 1961, faute de preuves suffisantes. Cette affaire judiciaire extraordinaire, qui dura près de dix ans entre le premier procès et l'acquittement final, reste gravée dans les mémoires comme l'un des faits divers les plus marquants de l'après-guerre en France.



