Après l'affaire de la petite Lyhanna, qui a mis en lumière les failles de la justice, des magistrats de la cour d'appel de Nîmes (couvrant le Gard, le Vaucluse, l'Ardèche et la Lozère) ont accepté de témoigner anonymement pour dénoncer des conditions de travail qu'ils jugent indignes. Entre surcharge de dossiers, nuits sans sommeil et outils informatiques obsolètes, ils décrivent un système à bout de souffle.
Un quotidien marqué par la violence et l'épuisement
Une magistrate au parquet depuis près de dix ans confie : « Je suis exposée à des situations d'une violence extrême : déplacement sur des scènes de crimes, confrontation au pire de ce dont l'Homme est capable, prise de décisions graves sans sommeil et j'exerce dans des conditions de travail indignes. » Elle ajoute que ses outils informatiques « d'un autre siècle sont régulièrement en panne » et que les procédures papier « s'accumulent et se mesurent en mètres ».
Les audiences se terminent fréquemment en milieu de nuit, certaines ayant débuté à 9 heures du matin. « Je n'ai pourtant pas été recrutée sur des critères d'endurance physique et de résistance au sommeil », ironise-t-elle. Elle précise ne jamais partir en vacances sans son ordinateur et ne pas pouvoir poser tous ses congés.
Une gestion de masse qui conduit à des erreurs
La magistrate déplore une « gestion de masse » : « Nous faisons de l'abattage, nous bâclons car nous sommes seuls à devoir traiter en urgence ce que nos voisins européens traitent à dix. Je traite entre 100 et 200 procédures par jour à la permanence. » Elle avoue se réveiller la nuit en pensant à ce qu'elle aurait pu oublier, et rouvrir son ordinateur à 3 heures du matin pour rattraper ses manqués.
Elle souligne que les services d'enquête sont tout aussi débordés : « Seules les urgences du jour sont traitées, les atteintes aux biens ne sont plus du tout traitées. Les victimes le savent : rien n'est fait dans leurs procédures, nous ne recherchons même pas les auteurs. Certaines procédures graves se perdent. »
Des stocks de procédures et des drames annoncés
La revue des stocks demandée par le ministre a révélé ce que les magistrats savaient déjà : des plaintes déposées il y a cinq ans s'accumulent. « Pour répondre à la commande de revue des 70 000 procédures identifiées, des enquêteurs spécialisés en trafic de stupéfiants ou en infractions économiques se sont vu attribuer des procédures de viols sur mineurs », s'indigne-t-elle.
Une autre magistrate, juge des enfants pendant plusieurs années, évoque son expérience : « Nous étions huit (aujourd'hui ils sont 12) et dans des conditions de travail impossibles : comment gravir une montagne à mains nues ? » Elle raconte avoir vécu au quotidien « la violence du genre humain et la précarité sociale », sans repos ni recul.
Un sentiment de perte de sens et d'humanité
« Quel sens donner à ce travail si intense, si utile et pourtant profondément désespérant ? » se demande-t-elle. Elle relate le drame d'un enfant qu'elle a suivi, percuté par un train, et son dernier combat pour que ses cendres soient remises à son éducatrice. « Violent ! Mais il faut mettre ça sous le tapis parce que malgré l'humanité qu'on nous demande, personne ne se soucie de la nôtre ! »
Les magistrats concluent en disant partager la colère des citoyens, mais estiment qu'elle devrait être dirigée contre les vrais responsables : « Ceux qui ne nous permettent pas d'exercer correctement. »



