Les visages cachés derrière les bouteilles de protoxyde d'azote
Vous les avez certainement remarquées. Ces bonbonnes métalliques jaunes et noires abandonnées au pied des poubelles ou éparpillées sur les trottoirs dans toute la France. Les marques Cream Deluxe, C.R.E.A.M. ou Fastgas s'affichent fièrement sur ces contenants dont l'inhalation provoque pourtant une addiction dangereuse et de lourdes séquelles neurologiques. Mais qui se cache réellement derrière ce commerce florissant ?
Une enquête de cinq mois menée par Arthur Sente
Cette question fondamentale, Arthur Sente, journaliste au pôle enquête du quotidien belge Le Soir, se l'est posée fin 2024. Il a consacré cinq mois de travail minutieux pour percer les mystères de ce marché opaque. « Je pensais tomber sur un réseau très obscur mais j'ai découvert qu'il y avait des entrepreneurs derrière ce business, nés à 200 kilomètres de chez moi », confie-t-il au média 20 Minutes.
La traque des sociétés mères
Pour débuter son investigation, Arthur Sente a analysé les mentions légales des sites Internet des principales marques de protoxyde d'azote. Sa quête des sociétés mères s'est révélée infructueuse pour Cream Delux et C.R.E.A.M., mais il a rapidement identifié l'entreprise propriétaire de la marque FastGas dans le registre européen de la propriété intellectuelle.
Il s'agit d'une société néerlandaise créée trois ans plus tôt sous le nom discret de Global Catering Supplies. En remontant patiemment la chaîne des holdings, le journaliste a finalement mis au jour l'identité de trois entrepreneurs néerlandais. « Il s'agit de jeunes trentenaires, propres sur eux et ayant suivi des études universitaires avant de se lancer dans ce business très lucratif », précise Arthur Sente.
Des profils d'entrepreneurs respectables
Contrairement aux attentes, ces hommes d'affaires résidant sur la côte portugaise possèdent une forte présence numérique. « L'un d'eux se présente comme un "jeune entrepreneur visionnaire", un autre comme "philanthrope". Ils dirigent plusieurs sociétés immobilières au Portugal ainsi que des activités de location de bateaux et de construction de saunas », détaille le journaliste.
Pourtant, un élément crucial manque à leurs curriculum vitae : le protoxyde d'azote. « Ce qui m'a frappé, c'est qu'il n'est fait mention nulle part de FastGas, ce qui est paradoxal car c'est un énorme succès commercial », souligne Arthur Sente. Cette omission suggère que les profits générés, probablement de l'ordre de millions d'euros, seraient réinvestis dans des activités plus conventionnelles.
Les origines étudiantes du business
En poursuivant ses recherches et en collaborant avec le média néerlandais NRC, Arthur Sente a découvert un article de presse locale publié en 2018. « Il évoquait l'essor du protoxyde d'azote sur les campus d'une ville étudiante du nord des Pays-Bas. À cette époque, la consommation était plus décomplexée, avec des ventes lors de soirées étudiantes », explique le journaliste.
Dans cet article, un certain Luciano De Vries était décrit comme « le roi local du proto » et déclarait être « très fier avec ses amis d'avoir créé leur entreprise à plus d'un million d'euros de chiffre d'affaires ».
Des démêlés avec la justice
Un autre article publié en 2019 révélait que les cinq entrepreneurs à la tête de l'entreprise MaDeLuNiJe - acronyme formé des deux premières lettres de leurs prénoms - avaient ouvert les portes de leur start-up au quotidien néerlandais Algemeen Dagblad. La même année, la police belge menait une enquête sur un dealer et tentait de remonter la filière.
Au cours des investigations, les forces de l'ordre ont découvert « un hangar, en Belgique, rempli de cartouches de protoxyde d'azote, qui appartenait à la société MaDeLuNiJe », rapporte Arthur Sente. Malgré cette trouvaille, il n'a pas été possible de condamner les entrepreneurs pour ce motif spécifique.
L'évolution vers l'opacité
Aux Pays-Bas, le débat s'est progressivement intensifié autour du gaz hilarant alors que ses effets dévastateurs sur les consommateurs réguliers devenaient évidents. « À partir de l'interdiction du protoxyde d'azote à des fins récréatives aux Pays-Bas en 2023, deux entrepreneurs ont décidé d'arrêter le business tandis que les trois autres ont choisi de poursuivre », affirme le journaliste.
Deux nouvelles sociétés ont alors été implantées à Malte et en Pologne, « des pays assez permissifs concernant la réglementation du protoxyde d'azote ». Interrogés par le journaliste, les entrepreneurs ont estimé avoir toujours opéré dans la légalité des pays où ils exerçaient leurs activités. « Ils font preuve d'une grande capacité d'adaptation en pratiquant une forme de shopping législatif pour identifier les pays les plus favorables », constate Arthur Sente.
Le transfert vers Dubaï
En juillet 2025, un mois après la publication de cette enquête approfondie, Arthur Sente a découvert que la propriété intellectuelle de la marque FastGas avait été transférée de Global Catering Supplies à une nouvelle entreprise basée à Dubaï. Le journaliste y voit « une volonté de gagner en tranquillité et en opacité ». Cette stratégie soulève une question cruciale : jusqu'à quand ce business pourra-t-il échapper aux contrôles et régulations ?



