Quand Karl Marx qualifiait Monaco de « trou » en 1882
Karl Marx qualifiait Monaco de « trou » en 1882

Le théoricien du communisme Karl Marx a séjourné à Monaco en 1882 et a laissé des écrits très critiques sur la Principauté, la qualifiant notamment de « trou » dans une lettre à son ami Friedrich Engels. Ces lettres, publiées plus tard dans un recueil intitulé Lettres d’Alger et de la Côte d’Azur, révèlent son regard acéré sur la société monégasque de l’époque.

Un séjour motivé par la santé

Karl Marx est arrivé à Monaco en 1882, non pas pour le tourisme, mais pour des raisons de santé. Profondément affecté par la mort de sa femme Jenny von Westphalen en décembre 1881 et souffrant de graves problèmes pulmonaires, il a suivi les conseils de son médecin et a cherché un climat chaud. En février 1882, il est parti pour Alger, alors colonie française, mais le séjour s’est avéré décevant. Au printemps, il a donc décidé de remonter vers les côtes européennes, faisant étape à Monaco.

Une « principauté à la Offenbach »

Lors de son séjour, Marx a logé à l’Hôtel de Russie et a visité le casino de Monte-Carlo, alors en plein essor. Dans une lettre datée du 28 mai 1882 adressée à sa fille Eléonor, il a comparé Monaco à la principauté de Gerolstein de l’opérette d’Offenbach La Grande-Duchesse de Gérolstein. Il a écrit : « Il faut que je te parle de cette principauté de Gerolstein. Il n’y manque ni la musique d’Offenbach, ni les pimpants carabiniers en uniforme - qui sont moins de cent au total. Ici, la nature est magnifique, une nature que l’art améliore encore - je pense à ces jardins surgis comme par magie sur les roches arides et qui souvent descendent sur les pentes abruptes jusqu’à la mer d’un bleu splendide, pareils aux jardins de Babylone. Cependant la base économique de Monaco-Gerolstein, c’est le casino. Si on le fermait demain, Monaco-Gerolstein à la trappe - tous fichus ! Je n’aime pas fréquenter les salles de jeux : songe qu’ici, à la table d’hôte, dans les cafés, etc., on parle à voix haute ou basse, presqu’uniquement des tables de roulette et de trente-et-quarante. Tantôt une jeune Russe (épouse d’un diplomate et agent russe séjournant à l’Hôtel de Russie) a gagné 100 francs et en a perdu 6 000... Parfois, ces personnes n’ont même plus de quoi payer leur voyage de retour ; d’autres gaspillent les richesses considérables de toute une famille ; très rares sont ceux qui profitent de ce vol - je veux parler des joueurs - et parmi eux il s’agit exclusivement de gens riches... »

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Les « pensionnaires d’un asile »

Tout en se soignant auprès du médecin du prince Charles III, le docteur Pickering, Marx s’est intéressé de près au monde des joueurs. Dans ses lettres, il a décrit les arnaques et les comportements des joueurs : « A droite du casino, il y a le Café de Paris et, à côté, un kiosque ; chaque jour un placard y attire le regard, pas imprimé, écrit à la main, signé des initiales de l’auteur ; pour 600 francs, il vous révèle, noir sur blanc, les secrets de la science : comment, avec 1000 francs, gagner un million aux tables de roulette et de trente-et-quarante. Les victimes de cet attrape-nigaud ne sont pas non plus l’exception. Devant le Café de Paris, ces messieurs et dames sont assis en face du magnifique jardin qui appartient au casino ; la tête penchée, ils griffonnent et se livrent à des calculs ; ou encore l’un d’eux explique sentencieusement à son voisin le ''système'' qu’il préfère. On croirait avoir devant soi les pensionnaires d’un asile de fous. Pendant ce temps, les Grimaldi et le gérant de sa banque prospèrent... »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Un bilan sans complaisance

Marx a quitté Monaco fin mai. Dans une lettre envoyée le 5 juin à son ami Engels, il a dressé un bilan cinglant de son séjour : « Ainsi donc, j’ai végété tout un mois dans ce repaire de l’oisiveté distinguée et des aventuriers. La nature est magnifique, à part ça c’est un trou ; une ville qui se compose uniquement d’hôtels ; pas de trace ici de masse plébéienne, en dehors des garçons d’hôtels, de cafés, et des domestiques qui font partie du prolétariat. Au moins le vieux nid d’aigle perché sur son rocher en surplomb, entouré de trois côtés par la mer - je parle de Monaco - est-il une sorte de vieille petite ville médiévale ; par ailleurs le quartier de la Condamine, construit en majeure partie en bord de mer, se développe rapidement. Au sens strict, Monaco c’est l’État, le gouvernement, la Condamine c’est la société petite bourgeoise ordinaire, et Monte-Carlo c’est le plaisir et, grâce à la banque du jeu, la base financière de la trinité toute entière. Ces Grimaldi sont restés conséquents avec eux-mêmes : il ne faut pas oublier que jadis ils vivaient de piraterie ! »

Un séjour qui précède sa mort

Après son séjour à Monaco, Karl Marx s’est rendu à Argenteuil, près de Paris, où demeurait sa fille Jenny Longuet. Il a ensuite regagné Londres, où il est mort quelques mois plus tard, le 14 mars 1883, à l’âge de 64 ans, des complications de la tuberculose. Il a été enterré auprès de sa femme dans le cimetière de Highgate à Londres. Son passage à Monaco reste une anecdote méconnue, mais ses lettres offrent un témoignage unique sur la Principauté à la fin du XIXe siècle.