Hélène Perlant, fille de François Bayrou, brise le silence sur la violence du « nom de »
Elle rêverait que les journalistes ne la décrivent plus comme une « fille de ». Pourtant, il est impossible de présenter Hélène Perlant sans évoquer qu'elle est la fille de François Bayrou. Rencontrée dans les bureaux de son éditeur, Michel Lafon, à Paris, l'autrice arbore une chevelure flamboyante, une veste perfecto rebelle et une chemise blanche sage. Elle connaît parfaitement la difficulté de l'exercice et n'esquive aucune question.
Le poids fantasmatique du patronyme
Dans son livre, Le Déni, écrit dans le sillage de l'affaire Bétharram, elle consacre un chapitre entier à ce sujet. « Aucun adulte, aucun enfant n'échappe au poids fantasmatique de la « fille de » », écrit-elle, pleine de compassion pour ces enfants de stars ou de politiques qui ont dû vivre ou survivre, comme elle, avec ce « murmure » qui les suivait partout : « c'est la fille de ».
Bayrou, un patronyme lourd à porter dont celle qui est devenue agrégée de lettres – comme son père – s'est d'ailleurs « détachée » au profit de celui de sa mère, pour mieux se « décaler », explique-t-elle. La professeure en classes préparatoires, âgée de 54 ans et mère de famille, raconte dans cet ouvrage que ce nom a généré, selon ses mots, de la violence.
Des agressions constantes et ciblées
« Je n'ai pas de mémoire d'un seul moment, d'un seul âge sans agression, toujours, partout. La petite fille qu'on attend à la sortie de l'école pour la frapper, tous les jours, sans relâche, c'est moi, c'est-à-dire l'ombre, le fantasme (...) Jamais une agression avec mon prénom. Toujours avec le nom. Ce n'est pas un nom de famille. C'est le nom de quelqu'un d'autre, avec la violence destinée à quelqu'un d'autre. »
L'aînée de la fratrie de six enfants éprouve pour ce père, qui est « sans le vouloir, l'origine de la violence », des sentiments ambivalents. « Et pourtant ce père, on l'aime », écrit-elle. Elle tentera de lui parler, de dire « c'est trop ». En vain. Certains soirs, elle confie avoir songé au suicide.
Pas de rancœur, mais une quête de compréhension
Vous ne trouverez pas de rancœur chez Hélène Perlant. Son livre n'est pas le énième ouvrage d'un « enfant de » qui souhaite régler ses comptes avec ses géniteurs. Non, elle n'en veut pas à ses parents. « Pas du tout ! » jure-t-elle. Cette intellectuelle, sensible et hyperactive, avait besoin de comprendre et de mettre en mots ces traumas d'enfance.
Elle se sent « délivrée » maintenant qu'elle a compris le mécanisme du déni, celui qui l'a maintenue dans le silence et la culpabilité pendant trente ans. « On protège toujours ses parents, on ne veut pas qu'ils sachent qu'à cause d'eux on souffre, nous explique-t-elle, parce qu'on a l'impression qu'ils ne peuvent pas l'assumer. Le déni est une solution de survie pour soi et pour les autres. »
L'affaire Bétharram et la première agression
Sa première agression, révélée dans Le Silence de Bétharram, un ouvrage paru en 2025 chez Michel Lafon, elle l'a tue. L'ancienne élève du lycée catholique béarnais, qui ignorait tout des drames qui se tramaient à l'internat, est sortie de l'anonymat, en avril dernier, pour dire que non, les fils et filles de notables n'étaient pas épargnés dans le « système Bétharram », qu'elle compare à « une secte ».
Elle avait alors raconté son expérience lors d'un camp d'été dans les Pyrénées, lorsqu'elle avait 14 ans. Un curé de paroisse proche de la congrégation des pères de Bétharram, qui l'avait à l'œil – elle, « la fille Bayrou, insolente comme (s)on père ! » disait-il – l'a passée à tabac devant tout le monde.
Une violence publique et son refoulement
« Un soir, alors qu'on déballe nos sacs de couchage, Lartiguet me saisit tout d'un coup par les cheveux, il me traîne au sol sur plusieurs mètres et me roue de coups de poing, de coups de pied sur tout le corps, surtout dans le ventre », confiait-elle à Paris-Match. Le religieux, décrit comme une « armoire à glace » aurait fait d'autres victimes au collège Saint-Joseph, de Nay (Pyrénées-Atlantiques), où il enseignait.
Malgré les ecchymoses et les acouphènes, Hélène refuse de faire de cette scène une réalité. Elle refoule, se dit que « tout va bien », qu'elle est « forte ». Elle n'en veut pas non plus à ses camarades, restés inertes : « Chacun est privé de sa possibilité de réagir dans cette scène de violence publique », analyse-t-elle avec le recul.
L'adolescente demandera même à ses parents de retourner dans ce camp, l'été suivant, avec le même curé : « Le seul moyen que je trouve pour me convaincre que cette chose n'a pas de réalité, c'est d'y retourner. Parce que je ne veux pas qu'il sache que j'ai cédé, je ne veux pas qu'il sache qu'il m'a fait mal... Déni. Pour me faire une carapace, j'y retourne. »
L'agression de trop et le bizutage violent
Quatre ans plus tard, alors qu'elle est interne en khâgne, à Bordeaux, et croit avoir enfin échappé à sa condition de « fille de », c'est « l'agression de trop ». Une sorte de bizutage ultra-violent qu'elle décrit dans Le Déni : « Je me souviens de cagoules noires, d'un bâillon qu'on m'enfonce dans la gorge, qui m'étouffe (...) Des liens aux poignets, serrés, qui cisaillent la peau. Du bandeau qu'on me passe sur les yeux. De l'exfiltration hors du lycée, en somnambule. Et puis quelque part, je ne sais pas où, une salle pleine de monde, une lampe au-dessus du visage (...). Une espèce de procès, des rires, des humiliations, cette fille en panique, là, obligée de subir sans voir ses agresseurs. »
Une plainte déposée puis retirée par peur de l'humiliation publique
Soutenue par ses parents, elle porte plainte. Mais, craignant de voir son humiliation rendue publique – on la prévient qu'un article va sortir : « La fille d'un député agressée au lycée Montaigne » –, elle renonce. Puis le déni s'installe à nouveau, explique-t-elle, comme « seul moyen de tenir ».
Un appel à la libération collective
Avec ce livre, qui mêle récit personnel et réflexions philosophiques et psychanalytiques, elle tente de répondre à cette question qui hante les victimes et leurs proches : « Pourquoi on ne peut pas parler ? ». Hélène Perlant n'oblige personne à prendre la parole, en mode « MeToo frontal », au contraire. Elle comprend tous ces élèves victimes de Bétharram, qui sont devenus des amis et qui n'ont pas pu s'exprimer pendant des décennies. Et espère un mouvement collectif – « contagieux et joyeux » – de libération.



