Le drame d'Ansabère : une chute mortelle et un combat pour la survie
Le 30 mars 1970, dans les aiguilles d'Ansabère près de Lescun en Béarn, un accident d'alpinisme va marquer à jamais l'histoire de la montagne. René Garroté, âgé de 27 ans, fait une chute mortelle de plus de 200 mètres lors d'une descente en rappel. Son compagnon de cordée, Bernard Baudéan, alors étudiant de 23 ans, reste seul sur la paroi, confronté à une lutte acharnée pour sa vie.
Une sortie devenue cauchemar
Bernard Baudéan et René Garroté, habitués à grimper ensemble, avaient entrepris l'ascension de la petite aiguille d'Ansabère par la face sud. Partis en ski de randonnée, ils avaient passé la nuit dans une cabane recouverte de neige. « Nous étions partis en ski de randonnée. Les cabanes qui précèdent la montée étaient couvertes de neige. Nous sommes entrés par le toit et nous avons dormi », se souvient Bernard Baudéan, aujourd'hui âgé de 72 ans.
Le lendemain, après avoir atteint le sommet, une tempête s'est levée. Pour redescendre plus rapidement, ils ont opté pour une descente en rappel plutôt que par la voie normale. « Au 2e ou 3e rappel, un piton a lâché. C'était très raide. J'ai vu mon copain disparaître dans le vide. Il est tombé sans un bruit. J'ai appelé, il ne répondait pas. J'ai compris », raconte-t-il, la voix encore empreinte d'émotion.
L'attente interminable sur la paroi
Seul, accroché à la paroi par la pointe avant de ses crampons, Bernard Baudéan affronte des températures glaciales : moins 20°C la nuit, -14°C le jour. Assuré par son piolet bloqué dans la glace, il vit des heures de terreur. « Je me suis regardé mourir… », confie-t-il. Malgré la douleur et le froid qui gagnent du terrain, il se ressaisit, refusant de succomber.
Pendant ce temps, dans la vallée, l'inquiétude grandit. Les familles alertent les gendarmes lorsque les deux alpinistes ne reviennent pas. Le corps de René Garroté est retrouvé le 1er avril au pied de la falaise, tandis que Bernard reste suspendu entre la vie et la mort.
Un sauvetage historique et ses conséquences
Le sauvetage, mobilisant 29 personnes dont des civils aguerris, des gendarmes et des CRS, dure quatorze heures. Trois hélicoptères effectuent 30 rotations pour acheminer du matériel. Bernard Baudéan est finalement secouru le 2 avril dans la soirée, après avoir perdu conscience. « Je ne me souviens de rien. J'ai eu comme un trou noir. Je ne retrouve mes souvenirs qu'à l'hôpital, à Bordeaux », explique-t-il.
Transféré à l'hôpital de Bordeaux, il subit une amputation tibiale des deux jambes et perd huit doigts, ne conservant que ses deux pouces. Hospitalisé pendant plusieurs mois, il entame un long processus de réadaptation.
Une vie reconstruite malgré le handicap
Bernard Baudéan refuse de laisser son handicap définir son existence. Marié à celle qui l'attendait en 1970, il devient père de deux enfants, termine ses études et obtient son diplôme de professeur de mathématiques. Il enseigne au lycée Supervielle puis au collège Tristan Derème d'Oloron-Sainte-Marie.
Passionné de sport, il remonte sur des skis six mois après l'accident et glane des titres de champion de ski paralympique. « J'ai eu un métier, j'ai fait du sport de haut niveau. J'ai vécu une vie pleine et entière que je souhaite à beaucoup de gens », affirme-t-il avec sérénité.
Un héritage pour les secours en montagne
Le drame d'Ansabère a soulevé des questions cruciales sur l'organisation des secours en montagne. Les critiques pointaient le manque de matériel hivernal des gendarmes et la lenteur de l'intervention. En réponse, un peloton de gendarmerie de haute montagne a été implanté à Oloron-Sainte-Marie en 1971, marquant une évolution significative.
Aujourd'hui, Bernard Baudéan conserve précieusement les archives de l'événement, des coupures de presse aux photos des sauveteurs. « Je ne remercie pas le destin car il a remédié à tout sauf à la mort de mon copain et à la peine de sa famille », conclut-il, rappelant que cette épreuve douloureuse a aussi été une leçon de résilience.



