Près de 250 victimes présumées de Christian Nègre, ancien DRH du ministère de la Culture, attendent un procès en 2027. Le 10 septembre, plusieurs d'entre elles rencontreront l'un des juges d'instruction pour faire le point sur l'enquête, ont indiqué des plaignantes.
Une affaire révélée par le Canard Enchaîné
Il y a six ans, le Canard Enchaîné révélait qu'un haut fonctionnaire du ministère de la Culture était derrière une affaire tentaculaire de soumission chimique. Depuis, près de 250 victimes se sont signalées, racontant avoir été contraintes à uriner avec des diurétiques. L'affaire a éclaté en juin 2018, à la Drac du Grand Est, en pleine réunion, rapportent nos confrères de Libération. Christian Nègre, en entretien avec le préfet et la sous-préfète de Moselle, a été surpris en train de photographier sous la table les jambes de la haute fonctionnaire. Il a été signalé au titre de l'article 40, qui oblige tout fonctionnaire à dénoncer un acte pénalement répréhensible au procureur de la République.
Christian Nègre a reconnu avoir photographié des femmes et parfois les avoir intoxiquées. Il a déclaré : "J'aurais voulu qu'on m'arrête avant. C'était compulsif, mais il n'y avait pas chez moi une volonté d'empoisonner ces femmes. Je ne pensais pas que le diurétique pouvait causer des problèmes médicaux." Il a été suspendu, puis révoqué de la fonction publique quelques mois plus tard. Il a été mis en examen en 2019 pour "administration de substance nuisible, agression sexuelle par personne abusant de l'autorité conférée par sa fonction, atteinte à l'intimité de la vie privée par fixation d'image, violence par une personne chargée de mission de service public et infractions à la législation sur les médicaments".
Une méthode documentée
Selon la procureure de Paris, Laure Beccuau, il est reproché au haut fonctionnaire d'avoir organisé des dizaines d'entretiens avec des femmes, "au cours desquels il est apparu qu'il faisait absorber à celles-ci des produits diurétiques dans un café ou un thé et attendait qu'elles soient acculées à uriner en sa présence", détaille un communiqué. Le médicament en question, le Furosémide, selon Ici Alsace, est un puissant diurétique délivré sur ordonnance uniquement, peut-on lire sur le Vidal.
L'enquête, qui a débuté à Metz, a mis au jour un fichier recensant 181 entretiens avec des femmes, dans une clé USB appartenant à Christian Nègre. Le document Excel, baptisé "Expérience P", mentionnait selon BFMTV le type de diurétique utilisé, l'heure d'administration et des détails physiques concernant les victimes. Au fil des mois, des années, ce sont près de 250 femmes qui se sont signalées auprès des associations de victimes ou de la justice. Parmi elles, 180 se sont déjà constituées parties civiles, notait en février un communiqué du parquet de Paris, qui a repris le dossier. Les deux juges d'instruction chargés de l'affaire ont demandé aux psychologues de Paris Aides aux Victimes de réaliser des entretiens afin de brosser la "photographie clinique" du traumatisme enduré, ajoute la chaîne d'information en continu.
Le témoignage de Sylvie
Sylvie, qui attend un procès depuis sept ans, raconte : "J'avais peur, j'étais terrorisée". Elle se sent "en sécurité" quand, en 2015, elle se rend à un entretien pour un poste au ministère de la Culture. Christian Nègre, qui a siégé au conseil de l'égalité homme-femme, la reçoit. La Lilloise boit un café avec lui. Pendant ce temps, Christian Nègre est rivé sur son téléphone. "Je ne pense pas du tout qu'il est en train de prendre des photos", souffle la quadragénaire. L'homme lui propose d'aller dehors, de marcher et lui enjoint de laisser ses affaires au ministère. Elle s'exécute. Très vite, alors qu'ils marchent vers les quais, Sylvie commence à être gênée par une envie d'uriner, jusqu'à ce que ça devienne insupportable : "Mon cœur palpite, je tremble, j'ai des transpirations. Je sens que ça ne va pas." Elle se résout à partager sa souffrance avec le haut fonctionnaire. Il lui lance : "Vous auriez pu prendre vos dispositions tout de même." Et l'interroge : "Ça vous arrive souvent des choses pareilles ?"
La trentenaire craque et fait savoir à Christian Nègre qu'elle va devoir faire une "pause technique" sous un pont, non loin d'eux. Elle se faufile sous l'ouvrage et commence à uriner, pensant que le quinquagénaire restera à distance, ne serait-ce que pour empêcher des passants d'aller vers elle. "Mais là, nous raconte-t-elle, il vient. Il prétexte de vouloir me cacher, il enlève sa veste et la met devant moi." Sylvie est tétanisée. Elle est encore en train d'uriner. "Je me demande, est-ce qu'il veut m'agresser ? En même temps, il est bienveillant. Je le regarde pour m'assurer qu'il ne me regarde pas." C'est interminable. Ne parvenant pas à se relever quand elle a terminé, elle est aidée par Christian Nègre. Ils marchent encore pour aller s'asseoir aux Tuileries. "Si j'avais été dans mon état normal, j'aurais appelé les pompiers", explique Sylvie. Pendant les deux jours qui suivront l'agression, elle se sentira malade, vaseuse, étourdie.
Ce n'est qu'en 2019 que ses impressions d'étrange se mueront en constats terribles. Quand elle est convoquée au commissariat, où on lui présente les éléments relevés dans le tableau Excel de Christian Nègre : "Je vois : 'telle passerelle', 'pause technique', 'elle urine', 'culotte noire'… Et je comprends, sans qu'on me le dise, que c'était une agression, qu'il a tout noté", se souvient Sylvie. Le haut fonctionnaire a également pris des photos quand il était sur son téléphone, la Lilloise y reconnaît son sac, ses jambes. Enfin, "je prends conscience que c'est une affaire d'État. J'ai été agressée par un haut fonctionnaire dont les responsables sont des ministres et des chefs de cabinet".
Où en est l'enquête ?
Une clôture des investigations est attendue fin 2026, précise le parquet. Le 10 septembre, plusieurs victimes rencontreront l'un des juges dans l'affaire pour faire le point sur l'enquête, nous font savoir des plaignantes. La Fondation des femmes, qui accompagne une trentaine de victimes depuis 2019, dénonce "l'insupportable lenteur de la justice" dans un communiqué. Selon elle, "malgré la co-saisine de deux juges d'instruction et le renfort d'assistantes administratives, la justice semble incapable de traiter un dossier d'une telle ampleur". En juin, dix femmes ont déposé un recours auprès du tribunal administratif de Paris pour demander à la justice de reconnaître la responsabilité du ministère de la Culture, note France Info.
Enfin, Christian Nègre est en liberté sous contrôle judiciaire. L'intéressé a même, d'après les révélations de Ouest France, changé de nom. Fin 2025, nos confrères expliquaient que c'est avec cette anagramme de son nom, Genre, que l'ancien haut fonctionnaire avait donné des cours dans plusieurs écoles de commerce du Calvados. Les établissements concernés ont mis fin à la collaboration avec l'ex-DRH du ministère de la Culture sitôt qu'ils l'ont appris. Victimes et avocats espèrent qu'un procès se tiendra, enfin, en 2027, comme le laisse présager la très prochaine clôture des investigations.



