Le 13 août 1996, l'arrestation de Marc Dutroux et de Michelle Martin met fin à une série d'enlèvements, de séquestrations et de meurtres de jeunes filles qui a traumatisé la Belgique et au-delà. Entre 1995 et 1996, six fillettes et adolescentes ont été séquestrées et violées ; quatre d'entre elles ont été tuées. L'affaire a provoqué une immense émotion dans le royaume, devenant une affaire d'État et conduisant à plusieurs réformes institutionnelles.
Un traumatisme partagé au-delà des frontières
« Marc Dutroux et Michelle Martin ont traumatisé la Belgique, mais aussi une grande partie de la France, notamment les régions transfrontalières », se souvient Francis Nachbar, ancien procureur général de Charleville-Mézières. « Les crimes de ce couple de tueurs en série, avec des jeunes filles séquestrées pour abuser d'elles, sont impossibles à oublier. »
Jacques Dallest, ancien procureur général et magistrat honoraire, abonde : « Cette affaire et ce couple relèvent de l'exceptionnel car il s'agit de l'une des premières séquestrations longues en Europe pour des motifs sexuels, avec une bande organisée et des caches. »
La rencontre et la dérive d'un couple
Marc Dutroux et Michelle Martin se rencontrent en 1981 à une patinoire. Lui a 24 ans, elle 21. Dutroux, aîné d'un couple rigide divorcé, s'est marié pour fuir le foyer de sa mère, a deux enfants et vit de petits boulots non déclarés et de vols. Martin, marquée par la mort de son père à 6 ans et étouffée par une mère possessive, étudie pour devenir institutrice. Des experts décriront Dutroux comme un pervers narcissique et psychopathe qui a su repérer les failles de Martin. Ils emménagent avant le divorce de Dutroux en 1983 et ont un premier enfant. D'anciennes connaissances rapportent le changement de comportement de Martin, devenue soumise et négligente.
Selon Jean-Luc Ployé, qui a étudié le couple, il s'agit d'un « pacte criminel noué en connaissance de cause ». Les crimes les plus graves interviennent en 1995 et 1996. Julie Lejeune et Mélissa Russo, 8 ans, disparaissent le 24 juin 1995 ; An Marchal (17 ans) et Eefje Lambrecks (19 ans) le 22 août ; Sabine Dardenne (12 ans) le 28 mai 1996 ; Laëtitia Delhez (14 ans) le 9 août. L'enquête sur la disparition de Laëtitia mène à l'arrestation du couple et d'un complice, Michel Lelièvre. Les aveux partiels de Dutroux permettent de découvrir Sabine et Laëtitia vivantes dans une cache à Marcinelle, puis les corps des autres victimes. Julie et Mélissa, mortes de faim, ont été ensevelies dans le jardin de la maison de Sars-la-Buissière où vivait Michelle Martin. Elle savait leur captivité, mais n'a rien fait pour les aider pendant que Dutroux était en détention pour une autre affaire.
« Les victimes ne sont pas considérées comme des sujets, mais des objets pour lesquels ils n'ont aucune empathie, ni aucune culpabilité réelle a posteriori », évalue Jean-Luc Ployé. Comble de l'horreur : lors d'une perquisition à Marcinelle, alors que Julie et Mélissa étaient vivantes, les gendarmes ont entendu des voix d'enfants mais ont manqué le réduit. Les ossements d'An et Eefje sont retrouvés à Jumet, sous le hangar du comparse français Bernard Weinstein, tué par Dutroux par crainte de trahison.
La Marche Blanche et les réformes
Exaspérée par les ratés de la police et de la justice, notamment après le dessaisissement d'un juge accusé d'impartialité pour avoir partagé un repas de bienfaisance avec les familles des victimes, la société belge se lève. Le 20 octobre 1996, plus de 350 000 personnes défilent à Bruxelles lors de la Marche Blanche, paralysant le pays pour réclamer une refonte des institutions. Plusieurs réformes sont adoptées, dont la réorganisation des forces de police et la modernisation des procédures judiciaires. « Il y a eu incontestablement des ratés, et comme dans toutes les grandes affaires, cela a eu le mérite de moderniser les procédures », relève Francis Nachbar.
Le procès du siècle et la rupture
Le couple divorce en 2003, quelques mois avant le procès d'Arlon, l'un des plus médiatisés de Belgique. En plus des crimes sur les enfants belges, ils sont jugés pour des violences sexuelles sur trois Slovaques entre 1994 et 1996 : Eva Mackova (16 ans), sa sœur Yanka (15 ans) et Henrieta Palusova (21 ans). Attirées par la ruse et soumises chimiquement, elles ont été violées par Dutroux, parfois avec l'aide de Martin, et filmées.
Durant ce procès, la rupture est totale. Martin fonde sa défense sur l'emprise psychologique de Dutroux. Les experts psychiatres révèlent une dynamique de couple perverse complexe. « Ce type de couple fonctionne en synergie, l'un alimentant l'autre, dans une dépendance et un effet de toute puissance », analyse Jean-Luc Ployé. Bien que Martin se présente comme victime passive, la complicité est absolue. Dutroux est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, Martin à 30 ans de prison, et Lelièvre à 25 ans.
En 2026, trente ans après les crimes, Dutroux purge toujours sa peine à Nivelles, visé par une enquête pour détention d'images pédopornographiques. Martin est sortie de prison en 2012, Lelièvre en 2019. La justice leur interdit tout contact. Jean-Luc Ployé estime que « ce type de couple de tueurs, qui reste très rare dans la société, est immortel dans le sens où la relation vécue entre eux a été tellement intense et inhumaine qu'ils sont scellés à vie ».
Child Focus, un héritage de l'affaire
La fondation Child Focus, née en réaction à l'affaire et à la Marche Blanche, a été créée le 31 mars 1998. Elle a pour mission de rechercher les mineurs disparus en servant de passerelle entre familles, police et justice, et de lutter contre l'exploitation sexuelle des enfants.



