Dix ans après la tragédie de Rochefort : le combat quotidien des familles
Le 11 février 2016 restera à jamais gravé dans la mémoire collective de Rochefort. Ce matin-là, un car scolaire transportant des élèves vers le lycée professionnel de Surgères a été violemment percuté et littéralement cisaillé par un camion de l'entreprise Eiffage. Six jeunes âgés de 15 à 18 ans ont perdu la vie dans cet accident d'une rare violence : Florian Audet, Kévin Aulier, Axel Bianchetti, Tanguy Bouteille, Bastien Coupeau et Yoni Havy. Deux autres adolescents ont été grièvement blessés.
Christophe et Isabelle Bianchetti : « On est partis avec lui »
Pour Christophe et Isabelle Bianchetti, la vie s'est arrêtée ce 11 février 2016. Leur fils unique Axel, alors âgé de 16 ans, faisait partie des victimes. « On s'interdit de vivre, on n'a plus goût à rien, on est partis avec lui », confie le couple, qui compte également quatre filles. Pour eux, Axel aura toujours 16 ans.
Le couple n'a jamais consulté de psychologue. « On s'est renfermé, on n'a pas envie de partager notre malheur. Qui peut comprendre ? » Ils parlent d'Axel entre eux, évoquent sa joie de vivre et sa gentillesse, mais la tristesse revient toujours. « On en veut au chauffeur du camion », avouent-ils.
En 2022, ils ont quitté Marennes pour la Corse, cherchant à fuir les souvenirs douloureux. « La Charente-Maritime nous a porté malheur, il fallait partir loin. Ici, personne ne nous connaît. » Christophe regrette amèrement de ne pas avoir fait son bisou habituel à son fils ce matin-là. « La dernière fois que je l'ai embrassé, c'était sur son dernier lit. »
Pour garder Axel vivant, Christophe s'est fait tatouer son prénom sur le sourcil droit. « Tout ce que je vois, c'est pour lui. » Chaque 11 février, il ajoute une larme tatouée sur sa joue. Cette année marquera la dixième.
Alexandra Moreau : la résilience par la thérapie
Alexandra Moreau a offert les cadeaux d'anniversaire de son fils Yoni dans son cercueil. Le jeune homme venait de fêter ses 17 ans la veille de l'accident. Pour sa mère, « ce sera toujours l'ado de la maison ».
Quatre mois après le drame, elle a déménagé à Rochefort. « C'était trop dur. Quand j'ai vendu ma voiture aussi j'ai eu du mal, car c'était la dernière dans laquelle Yoni était monté. » Elle a même fini par faire incinérer son fils, ne supportant plus de se rendre régulièrement sur sa tombe.
Pour surmonter son chagrin, Alexandra a suivi une thérapie intensive : trois séances par semaine pendant trois ans. « Le boulot, mes deux autres enfants, Luigi mon mari m'ont aidée à tenir. » Elle a longtemps culpabilisé, se reprochant d'avoir laissé partir Yoni ce matin-là alors qu'il se plaignait d'un mal de gorge.
« Soit on se torture, soit c'est le destin. Si on n'accepte pas l'inacceptable, on sombre. C'est la résilience », explique-t-elle. Aujourd'hui, elle garde Yoni vivant à travers des photos partout dans la maison et un tatouage dans le dos « côté cœur » avec ses dates et l'heure de l'accident.
Anthony Coupeau : « Bastien, c'était comme mon bébé »
Bastien Coupeau, 18 ans, était le dernier de la famille. Ses frères Anthony et Mathieu, qui l'avaient déjà perdu père et mère, le protégeaient particulièrement. « On avait 17 ans d'écart. C'était comme mon bébé, je m'en occupais », raconte Anthony avec douceur.
Lui aussi a été rongé par la culpabilité. « Au début, je l'amenais au lycée mais, à cause de mon travail, il a dû prendre le bus. » Il a attendu six ans le procès, qui n'a apporté aucune satisfaction. Le chauffeur du camion a été condamné à cinq ans de prison avec sursis en mars 2022, tandis qu'Eiffage a bénéficié d'un non-lieu.
Pendant deux ans, Anthony n'a pas pu ouvrir la chambre de Bastien. « J'avais sorti la poignée et mis une bibliothèque devant la porte. » C'est son épouse Jacqueline qui a entrepris de vider la pièce et de la redécorer. « Aujourd'hui, c'est notre chambre. Ça a pris dix ans. »
Bastien y est présent à travers son visage sculpté dans un rondin de bois. « Il est avec nous », murmure Anthony, qui envisage maintenant de s'installer au Canada. « Ici, tout me rappelle Bastien, partir me ferait du bien. »
Les conséquences législatives de la tragédie
Cet accident a conduit à une évolution de la législation. En 2021, une loi a imposé aux camions-bennes d'être équipés d'alarmes sonores et visuelles pour signaler toute ridelle ouverte. Fait notable, même les véhicules mis sur le marché avant cette date ont dû se mettre en conformité.
Cette mesure ne concerne cependant pas les autres dépassements de gabarit, comme les bennes levées ou les grues déployées, laissant persister certains risques sur les routes.
Dix ans après, les plaies restent ouvertes pour les familles des victimes. Chacun tente à sa manière de vivre avec l'absence, de donner un sens à cette tragédie qui a volé six jeunes vies pleines d'avenir. Leur combat continue, jour après jour, entre souvenirs douloureux et tentatives de reconstruction.



