Dans son ouvrage « Histoire des enfants : des années 1890 à nos jours » (Passés composés, 2022), l'historien Eric Alary retrace la lente émergence de la parole des plus jeunes au sein des familles françaises. Longtemps réduits au silence, les enfants ont progressivement acquis une place qui leur permet aujourd'hui d'influencer leurs propres parents. Cette dynamique, décrite comme une éducation « du bas vers le haut », marque une rupture profonde avec les siècles précédents.
Une parole longtemps inexistante
« Jusqu'au XIXᵉ siècle, il était impensable qu'un enfant ait voix au chapitre », rappelle Eric Alary. Pendant des siècles, la société française considérait l'enfant comme un être devant obéir sans discuter, sans possibilité d'exprimer un avis ou de contester l'autorité parentale. Cette conception a perduré bien au-delà de la Révolution française, imprégnant les mentalités et les pratiques éducatives.
L'historien souligne que cette absence de considération n'était pas propre à la France, mais s'inscrivait dans une vision plus large de l'enfance, perçue comme un état transitoire devant être encadré et corrigé. Les enfants étaient « vus mais pas entendus », selon l'adage qui résume leur condition durant cette période.
Une transformation progressive au XXᵉ siècle
Eric Alary, âgé de 57 ans, observe que sa propre génération a bénéficié de cette évolution. Le XXᵉ siècle a vu se dessiner un changement notable : les enfants ont commencé à être écoutés, d'abord timidement, puis de manière plus affirmée. Les mouvements pédagogiques, les avancées en psychologie de l'enfant et les transformations sociales ont contribué à cette prise de conscience.
Cette évolution s'est accélérée dans les décennies récentes. Les parents d'aujourd'hui témoignent fréquemment de la manière dont leurs enfants les ont fait évoluer sur des thématiques variées : rapport à l'environnement, questions de genre, féminisme, violences éducatives. Les jeunes générations, porteuses d'un regard neuf sur le monde, invitent leurs aînés à « changer de lunettes », selon l'expression de l'historien.
Une éducation inversée qui bouscule les codes
Cette éducation « du bas vers le haut » représente une véritable inversion des schémas traditionnels. Les adolescents et jeunes adultes deviennent des vecteurs de transformation pour leurs parents, les incitant à remettre en question leurs certitudes et à adopter de nouvelles perspectives. Ce phénomène, aujourd'hui largement répandu, témoigne de la place centrale qu'occupent les enfants dans les dynamiques familiales contemporaines.
Eric Alary analyse ce mouvement comme l'aboutissement d'un long processus historique. La parole des enfants, longtemps silenciée, s'est imposée au point d'imprégner le discours de leurs aînés. Cette évolution reflète des mutations plus profondes de la société française, où l'enfant est désormais reconnu comme un acteur à part entière, capable d'apporter une contribution significative au sein de la cellule familiale.



