Voyages scolaires : deux années blanches pour une filière paralysée par la pandémie
Les voyages scolaires, autrefois rituels éducatifs incontournables, ont subi un coup d'arrêt brutal avec la pandémie de Covid-19. Depuis l'interdiction ministérielle du 1er mars 2020, cette filière spécialisée traverse une crise profonde dont elle peine à se relever.
Un secteur à l'arrêt complet
Voyagistes, transporteurs, hébergements et activités : toute la chaîne du voyage scolaire a été mise en panne par les restrictions sanitaires. L'interdiction initiale a bien été levée, mais le redémarrage s'opère à peine et l'année 2022 est déjà largement compromise. Une situation particulièrement difficile pour les entreprises spécialisées comme CLC et Verdié Open class, deux leaders du secteur installés à Rodez, en Aveyron.
« Nous avons fait deux saisons blanches », constate amèrement Mathieu Caylet, directeur des programmes chez CLC. Son homologue Antoine Bretin, directeur de Verdié Open class, renchérit en qualifiant la situation de « catastrophique ». Ces deux entreprises, qui représentaient chacune environ cent mille voyageurs scolaires annuels avant la crise, font face à des chiffres effondrés.
Des chiffres qui parlent d'eux-mêmes
Les données de l'Unosel, organisme de labellisation du secteur, sont sans appel : le nombre d'inscrits aux voyages scolaires en 2021 a chuté de 97,8% par rapport à 2019. Destination traditionnelle d'un tiers des départs, le Royaume-Uni est tombé à zéro. La France, qui n'accueillait habituellement que 10% de ces séjours, s'est octroyé 60% du petit nombre de voyages réalisés, essentiellement à l'automne 2021.
« Quelques classes sont parties, observe Jean-François Michel, président du Conseil des organisateurs de voyages de jeunes, avant de nouvelles annulations » face aux vagues Delta et Omicron. La reprise espérée n'a donc pas eu lieu, plongeant le secteur dans l'incertitude.
Les enseignants entre frustration et prudence
Maguelone Domon, professeure de littérature et langue anglaises dans des collèges montpelliérains, témoigne de cette situation frustrante : « Deux promotions ne sont pas du tout parties. Pour moi, ces voyages scolaires sont une évidence. Ça apporte beaucoup aux élèves, on voit les différences avant et après. Ça manque beaucoup. »
Pourtant, malgré leur envie de relancer des projets, les enseignants se heurtent à de multiples obstacles pratiques. Un élève qui attrape le Covid doit être rapatrié ou isolé, « ce qui mobilise un accompagnateur, sans parler de la réaction de la famille d'accueil », explique Maguelone Domon.
La question épineuse de la vaccination
Sigrid Delabi, professeure d'allemand, soulève un autre écueil majeur : « On n'est pas censé savoir si un élève est vacciné ou pas. Or pour certains pays ou certaines activités, le vaccin est exigé. Il faudrait donc décider qui part ou pas, c'est impossible. » Cette incertitude réglementaire complique considérablement l'organisation des séjours à l'étranger.
Une triple peine pour le secteur
Jean-François Michel analyse la situation comme « une triple peine » : une situation sanitaire instable qui rend tout incertain, des restrictions de voyage qui peuvent fermer une destination du jour au lendemain, et « l'absence de clarté et de cohérence dans les décisions de l'Éducation nationale ».
Cette dernière critique trouve écho dans les déclarations contradictoires des autorités. D'un côté, une directive conseille de reporter les voyages « dans la mesure du possible », de l'autre, l'ancien ministre Jean-Michel Blanquer encourageait leur maintien « chaque fois que c'est possible ». Cette dualité entraîne des traitements différents selon les académies, voire « d'un département à l'autre », déplore Jean-François Michel.
Des perspectives incertaines pour 2022
« Cette incertitude freine tout le monde », remarque Mathieu Caylet, dont l'entreprise CLC a dû procéder à des licenciements économiques. « Le nombre de demandes de devis indique une envie de partir des enseignants, mais toujours sous réserves, c'est pesant. »
Antoine Bretin, lui, « est déjà tourné vers 2023 ». Son entreprise Verdié Open class a préservé ses emplois, mais les réalisations restent faibles : « Si nous faisons en 2022 25% des départs de 2019, je serai très content. » Il veut croire que « ça repartira », soulignant que « l'intérêt éducatif est assez évident pour tout le monde ».
La position des autorités académiques
Sophie Béjean, rectrice d'académie, défend une approche pragmatique : « Il est tout à fait possible de réaliser des voyages scolaires à condition qu'ils le soient dans le respect des protocoles sanitaires. Confiance est faite aux chefs d'établissement d'apprécier au cas par cas la faisabilité. »
Elle explique les différences de traitement entre académies par deux facteurs : « l'analyse au cas par cas des situations » et « l'évolution épidémique qui a pu différer selon les territoires ». La rectrice assure que son administration « a encouragé cette année les sorties et voyages scolaires, parce que c'est très bon pour nos enfants et pour nos partenaires ».
Alors que l'année 2020-2021 a été « très difficile pour les organisateurs », elle promet que les efforts seront redoublés pour encourager ces sorties éducatives. Reste à savoir si cette volonté suffira à relancer une filière profondément meurtrie par deux années de crise sanitaire.



