Violences éducatives : six ans après la loi anti-fessée, un constat alarmant
En 2019, la France adoptait une loi historique interdisant les violences éducatives ordinaires, communément appelée "loi anti-fessée". Pourtant, six années plus tard, le bilan reste préoccupant. Les associations de défense des droits des enfants tirent la sonnette d'alarme face à la persistance de ces pratiques profondément ancrées dans les mentalités françaises.
Des chiffres qui parlent d'eux-mêmes
Le dernier baromètre Ifop de la Fondation pour l'enfance, publié en 2024, révèle des données troublantes. 81% des parents français admettent avoir eu recours à au moins une violence éducative ordinaire dans la semaine précédant l'enquête. Ce chiffre marque même une légère augmentation par rapport à 2023 où il s'établissait à 79%.
Parmi ces violences, on retrouve :
- Les cris et menaces (53% des parents ne considèrent plus cela comme une violence)
- Les fessées (près d'un quart des parents en ont donné une)
- Les bousculades (21% des parents)
- Les gifles (16% des parents)
Joëlle Sicamois, directrice de la Fondation pour l'enfance, constate amèrement : "Il y a des progrès mais les punitions, les humiliations à visée éducative sont encore bien présentes dans notre société. On a du mal à les gommer et à opérer un véritable changement en termes de méthode éducative."
Le spectre du "droit à la correction"
En avril 2024, la relaxe d'un policier poursuivi pour violences sur sa femme et ses enfants a provoqué l'indignation des associations. La cour d'appel de Metz avait en effet évoqué le "droit à la correction" pour justifier les violences commises à l'encontre des enfants. Un pourvoi en cassation a depuis été formé.
Gilles Lazimi, médecin généraliste et président de l'association Stop VEO, s'insurge : "Cette justification est totalement invraisemblable. On continue malheureusement encore trop souvent de banaliser, minimiser ces méthodes visant à faire obéir par la peur, la crainte, la douleur, la contrainte, sous prétexte d'éduquer l'enfant."
L'affaire Bétharram, révélant des maltraitances sur des enfants placés, a également remis en lumière l'urgence de la situation. Les débats récents autour de l'éducation positive ont, selon les associations, contribué à "brouiller le message" de la loi, laissant de nombreux parents "démunis" et confus.
Une loi perçue comme intrusive
La loi de juillet 2019 avait pourtant inscrit noir sur blanc dans le code civil que "l'autorité parentale" s'exerce "sans violences physiques ou psychologiques". Avec ce texte, la France devenait le 56e pays à bannir ce type de violences.
Pourtant, une majorité des parents (60%) considèrent cette loi comme "une intrusion de l'État dans les affaires privées". Cette perception constitue un obstacle majeur à son application effective et à l'évolution des mentalités.
Les conséquences à long terme
Les experts alertent sur les effets dévastateurs des violences éducatives ordinaires. Gilles Lazimi insiste : "Il est temps d'agir. De nombreuses études ont montré que ce type de violences peut avoir une incidence sur l'anxiété, sur l'estime, sur la dépression de l'enfant, avec un risque de troubles addictifs à l'âge adulte et de troubles de comportement. On ne peut plus attendre."
Joëlle Sicamois tient également à rectifier un malentendu persistant : "Il y a des raccourcis terribles sur le fait que l'éducation positive a entraîné du laxisme qui a entraîné un non-respect de l'autorité qui a entraîné de la délinquance. C'est totalement simpliste. Une éducation sans violence ne veut évidemment pas dire qu'il n'y a pas de cadre, qu'il n'y a pas de limites et qu'on ne dit jamais non."
Un appel à l'action
Six ans après l'adoption de la loi, les associations exhortent l'exécutif à intensifier ses efforts. La sensibilisation, la formation des professionnels de l'enfance et le soutien aux parents apparaissent comme des priorités absolues pour faire reculer durablement ces pratiques.
Alors que les lignes bougent lentement dans la perception des violences éducatives - 69% des sondés reconnaissent désormais qu'une bousculade constitue une violence contre 62% en 2022 - le chemin vers une éducation réellement non-violente reste long. Les associations maintiennent la pression pour que la protection des enfants devienne enfin une réalité tangible dans tous les foyers français.



