Sélection scolaire en France : un système conçu pour trier plutôt qu'éduquer tous les élèves
Système éducatif français : conçu pour sélectionner, pas pour réussir tous

Un système éducatif conçu pour la sélection plutôt que la réussite de tous

Jean-Paul Delahaye, inspecteur général honoraire de l'Éducation nationale et ancien conseiller des ministres Jack Lang et Vincent Peillon, livre un constat sévère sur le système scolaire français. "Notre système éducatif n'a jamais été conçu pour faire réussir tous les élèves mais pour sélectionner les meilleurs", affirme-t-il sans ambages.

Trois millions d'élèves en situation de grande pauvreté

En 2015, à la demande du ministre Vincent Peillon, Jean-Paul Delahaye a produit un rapport intitulé "Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous". Cette étude approfondie dans les écoles, collèges et lycées a mis en lumière l'impact dévastateur de la pauvreté sur la scolarité. Aujourd'hui, trois millions d'élèves, soit 20% des effectifs, vivent dans des familles en situation de grande pauvreté.

"Comment faire les devoirs et apprendre sereinement quand on vit dans un logement insalubre, quand on est mal nourri, mal soigné ?" interroge l'expert. Ces conditions de vie difficiles empêchent de nombreux élèves d'entrer sereinement dans le système éducatif, créant ainsi des inégalités dès le départ.

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La France, mauvaise élève de l'OCDE pour les enfants défavorisés

La France se distingue tristement comme le pays de l'OCDE où les enfants défavorisés réussissent le moins bien. "Quand on s'élève dans la hiérarchie des diplômes scolaires, on voit clairement la disposition des enfants de pauvres", constate Jean-Paul Delahaye. Selon lui, le poids de l'histoire constitue le handicap majeur du système français.

Alors que la scolarité obligatoire devrait être le temps du commun, elle devient déjà celui du tri et de la sélection. Les élèves en échec sont encore orientés par défaut dans les filières technologiques ou professionnelles, perpétuant ainsi les inégalités sociales. Pourtant, tout le monde n'a pas intérêt à réorganiser ce système, car les enfants des classes moyennes et favorisées y réussissent bien mieux.

Un baccalauréat à plusieurs vitesses

Si les taux de réussite au baccalauréat ont fortement augmenté ces dernières décennies, Jean-Paul Delahaye nuance ce succès apparent. "Dans les 80% de bacheliers, il y a des enfants de milieux populaires. Mais ce n'est pas le même bac pour tout le monde", précise-t-il.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes :

  • Les enfants de cadres et d'enseignants sont à 90% en filière générale
  • Les enfants d'ouvriers sont à 75% dans les filières professionnelles

Cette répartition inégale révèle un système à plusieurs vitesses où l'origine sociale détermine encore largement le parcours scolaire.

Les leviers pour inverser la tendance

Pour Jean-Paul Delahaye, plusieurs leviers doivent être actionnés pour réduire les inégalités scolaires. Le levier social apparaît comme prioritaire : "On manque d'assistants sociaux, d'infirmières, de médecins scolaires pour être à la hauteur". Les bourses scolaires restent insuffisantes, avec une bourse maximale de 460 euros par an qui ne couvre même pas l'entrée au restaurant scolaire.

Le renforcement de la mixité sociale constitue l'autre levier essentiel. "On sait que l'hétérogénéité ne nuit pas aux bons élèves et encourage ceux qui sont défavorisés", rappelle l'expert. Pourtant, tout le monde est d'accord sur le principe de mixité... à condition que cela ne concerne pas l'établissement de son propre enfant.

Le système privé, financé à 80% sur des fonds publics et accueillant 20% des élèves, contribue selon lui au "séparatisme social à l'œuvre" dans l'éducation nationale.

Appel à un grand débat national sur l'école

Face à ces constats alarmants, Jean-Paul Delahaye plaide pour un grand débat national sur l'état de l'école. "Il faudrait un grand débat national sur l'état de l'école, ses forces, ses faiblesses pour faire partager ce diagnostic avec la population et se donner de grands objectifs", insiste-t-il.

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Cet appel s'accompagne d'une demande de consensus politique : "Il faudrait aussi un consensus des partis politiques pour qu'ils les mettent en œuvre quelles que soient les alternances". Car selon lui, ce dont souffre fondamentalement le système éducatif français, c'est du manque de continuité dans les politiques éducatives et des réformes à répétition qui empêchent toute amélioration durable.

Le constat est sans appel : sans une remise en question profonde de ses fondements historiques et une volonté politique forte, le système éducatif français continuera à reproduire et même à amplifier les inégalités sociales qu'il prétend combattre.