Une projection alarmante pour l'école française
L'étude publiée le 3 mars 2026 par l'Institut des politiques publiques (IPP) continue de susciter de vifs débats dans le monde éducatif. Réalisée par les économistes de l'éducation Pauline Charousset et Julien Grenet, cette recherche prévoit un bouleversement majeur : près de la moitié des enfants de 6e seront scolarisés dans le privé d'ici 2035. Cette proportion marque une augmentation spectaculaire par rapport aux 35,4% enregistrés en 2020 et aux 38,7% observés en 2024.
La baisse démographique, facteur déterminant
Ce phénomène trouve son origine dans la chute de la natalité qui frappe particulièrement les grandes villes. Entre 2010 et 2024, le nombre de naissances a chuté de 32% dans la capitale parisienne, entraînant avec quelques années de décalage un net recul des effectifs scolaires. Problème majeur : cette diminution affecte essentiellement le secteur public, tandis que le privé maintient ses effectifs grâce à ses listes d'attente interminables et son recrutement extra-muros.
La conséquence est sans appel : le poids relatif du privé explose littéralement, créant un déséquilibre préoccupant dans le paysage éducatif français. Cette dynamique inquiète particulièrement les chercheurs qui y voient un risque accru de ségrégation sociale.
Le spectre de la ségrégation sociale
Les auteurs de l'étude tirent la sonnette d'alarme : cette évolution risque de renforcer considérablement la ségrégation sociale. On assisterait à une polarisation où les établissements privés accueilleraient majoritairement des enfants issus des classes les plus favorisées, tandis que les établissements publics se concentreraient sur les enfants des classes populaires.
Les chiffres actuels sont déjà éloquents : dans les collèges privés parisiens, 80% des élèves appartiennent à des catégories très favorisées, contre à peine 3% issus de milieux défavorisés. En comparaison, le public compte environ un quart d'élèves favorisés. Les projections pour 2035 sont encore plus préoccupantes : l'IPP estime que 88% des élèves du privé pourraient être d'origine très favorisée, contre seulement 2% d'élèves défavorisés.
Cette situation pose des questions fondamentales d'égalité, d'autant plus que le privé sous contrat est financé à hauteur de 75% par l'argent public. Paris n'est pas la seule ville concernée par cette dynamique : Lyon, Nantes, Angers et Toulouse pourraient connaître des évolutions similaires, touchées plus tardivement par le déclin démographique.
Des propositions controversées
Pour contenir ce phénomène de ségrégation, les auteurs suggèrent une mesure radicale : supprimer des classes dans les établissements privés proportionnellement aux fermetures dans le public. À Paris, maintenir la part actuelle du privé en CP (27,5%) impliquerait qu'une classe soit fermée dans le privé pour trois classes fermées dans le public. En 6e, où la part du privé atteint 38,7%, l'ajustement serait encore plus marqué : deux classes devraient être fermées dans le privé pour trois dans le public.
Cette solution est qualifiée de « simpliste » et même « contre-productive » par de nombreux observateurs. Bruno Poucet, professeur en histoire de l'éducation à l'université de Picardie-Jules-Verne, reconnaît que « l'argument selon lequel l'enseignement privé conduit à plus de ségrégation s'entend totalement ». Cependant, il met en garde contre les effets pervers d'une approche coercitive.
Les limites de la contrainte
« Ce n'est pas en imposant la mixité au forceps que l'on fera changer d'avis les parents », affirme Bruno Poucet. L'historien rappelle les effets contre-productifs de la réforme d'Affelnet, l'algorithme utilisé à Paris pour affecter les élèves dans les lycées publics : « On a imposé la mixité dans les bons établissements publics. Résultat, ceux qui le pouvaient sont partis dans le privé. »
Pour lui, supprimer des classes dans le privé sous contrat risquerait d'aggraver le problème : « Les familles pourraient se tourner vers des établissements privés situés en dehors de leur ville ou vers des établissements privés hors contrat encore plus élitistes. Au lieu de mettre un terme à la ségrégation, on l'aurait accrue. »
Rendre le public attractif
La solution, selon Bruno Poucet, ne réside pas dans la contrainte mais dans la redynamisation de l'enseignement public. Pour cela, il faut comprendre pourquoi les familles se tournent vers le privé. Les raisons sont multiples et méritent une analyse approfondie.
Les établissements privés affichent de meilleurs résultats aux évaluations nationales et aux examens, avec des taux de progression des élèves souvent supérieurs à ceux du public. Cette progression serait particulièrement marquée pour les élèves issus de milieux modestes, selon les travaux du chercheur Léonard Moulin publiés dans la revue Education Economics en 2023.
Les clés de la réussite du privé
La composition sociale des établissements privés, avec un public plus favorisé doté d'un capital culturel élevé, explique en partie ces bons résultats. Cependant, Léonard Moulin souligne que ce facteur ne suffit pas à lui seul. Le libre recrutement des enseignants, permettant de constituer des équipes pédagogiques plus cohérentes et plus stables, jouerait également un rôle déterminant.
Harold Cobert, professeur de lettres dans un lycée privé parisien, avance une autre explication : l'exigence affichée et revendiquée par les établissements privés. « Dans le privé, nous gardons cette liberté de noter réellement », explique-t-il, contrastant avec certaines pratiques du public où des pressions existeraient pour rehausser les notes.
Stabilité et valeurs partagées
Les familles plébiscitent également le privé pour la stabilité du cadre de travail qu'il offre. « Dans le privé, les cours sont assurés, il n'y a pas de grève, et l'encadrement éducatif est plus resserré », observe Bruno Poucet. Cette stabilité contraste avec les difficultés croissantes du public à assurer une continuité pédagogique.
La question des valeurs joue également un rôle important. Olivier Babeau, essayiste et fondateur de l'institut Sapiens, l'exprime clairement : « Je veux que mes enfants grandissent avec des jeunes qui ont les mêmes valeurs d'effort et de politesse. » Il plaide cependant pour le rétablissement de « ces îlots d'excellence » dans le public, avec des filières qui valorisent l'effort et tirent les élèves vers le haut.
L'étude de l'IPP ouvre ainsi un débat crucial sur l'avenir de l'école française, entre recherche de mixité sociale et liberté de choix des familles, entre égalité républicaine et excellence éducative. La réponse à ces défis déterminera la capacité du système éducatif français à maintenir sa promesse d'égalité des chances pour tous les élèves.



