Le dispositif Mon Master, lancé pour la première fois en février 2023, est censé résorber les tensions entre offre et demande à l'université et améliorer l'allocation des places. Cette année, 270 000 étudiants ont candidaté via la plateforme à l'ensemble des formations qu'ils visent - 15 vœux maximum en formation simple, 15 vœux en alternance, non hiérarchisés. La phase complémentaire d'admission commence vendredi.
Contrairement à la plateforme Parcoursup, sur laquelle les lycées déposent les dossiers des élèves, sur Mon Master, ce sont les étudiants eux-mêmes qui téléchargent leurs bulletins de notes, leur lettre de motivation, leur rapport de stage, etc. « Rien n'est certifié, tout est déclaratif […] Et aujourd'hui c'est plus facile de demander à une IA de créer un faux », rappelle Ioana Galleron, professeure de lettres et vice-présidente formation à l'université Sorbonne Nouvelle, à Paris. En 2025, son université a détecté « cinq ou six cas avérés » de fraude, et eu « des soupçons sur une centaine de dossiers », selon elle.
« Assez fréquent »
« Le système de notes n'est pas centralisé, les étudiants téléchargent un relevé de notes, en photo ou PDF. C'est assez fréquent qu'ils truquent leurs bulletins », rapporte Philippe de Peretti, directeur d'un master d'économie statistique à l'université Paris-1-Panthéon Sorbonne. Il épluche, sans algorithme, 1 400 candidatures pour 30 places chaque année. En 2025, la commission de discipline de son université a sanctionné deux étudiants. L'un avait été initialement admis en master économétrie-statistiques sur la base de 16 de moyenne déclaré en licence… alors qu'il n'avait pas validé son premier cycle. Sanction : quatre ans d'interdiction de toute inscription dans le supérieur. L'université a pu comparer son dossier déclaré et son dossier réel en regardant ses propres archives. L'autre était un étudiant dont le dossier était « très, très bon ». Mais « en cours d'année », les enseignants nourrissent « de gros doutes sur son niveau » et demandent le relevé de notes authentique à son université d'origine. Constat : non pas 15/20 mais 10/20 de moyenne. Sanction : deux ans d'interdiction dont un avec sursis.
« Pas de recours »
« Le problème, c'est qu'on n'a pas de recours parce que les étudiants ne sont pas scolarisés chez nous. On n'a pas de motif pour rejeter un dossier douteux », poursuit M. de Peretti. Selon Jean-François Caulier, vice-président chargé de la formation à Paris 1, ce problème crée « des erreurs de casting ». « Sur 20 places, si trois ont fraudé et sont pris, c'est trois étudiants évincés et qui auraient été pertinents ».
À Paris-Saclay, la commission de discipline a exclu de l'enseignement supérieur pour deux ans un étudiant accusé d'avoir falsifié son dossier pour intégrer un master de management. La justice a suspendu la décision, à cause d'une « sanction disproportionnée » et d'un « vice d'incompétence » car c'est au recteur d'académie de prendre une sanction.
« Au-delà du stress, c'est plutôt de l'angoisse de se retrouver pour la première fois sans rentrée scolaire ni diplôme pour chercher un emploi » qui pousse les étudiants à frauder, témoigne l'avocat Théo Clerc, qui défend à chaque campagne de candidatures une poignée d'étudiants.
Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, cinq sanctions disciplinaires ont été prononcées jusqu'à présent, et les établissements ont déposé trois plaintes pénales pour falsification de documents. Pour combien de cas non détectés ? Combien d'étudiants pris à la place d'autres, qui n'ont pas fraudé ? « Les équipes Mon Master n'ont connaissance que des cas de fraude que les établissements ont effectivement signalé aux rectorats », reconnaît le ministère.
Demander systématiquement les dossiers aux universités d'origine pour comparer les notes est matériellement infaisable, vu notamment le nombre de candidats. Les enseignants cherchent d'autres solutions, comme les entretiens, ou la comparaison des notes avec la qualité du projet de recherche des candidats. « Cette année, on avait des doutes sur un étudiant qui avait de très, très bonnes notes. Il a échoué à deux questions techniques simples à l'oral. Il n'a pas été pris », rapporte M. de Peretti.
« La fraude à Mon Master est en bout de chaîne », déplore une autre enseignante de la Sorbonne, demandant l'anonymat, prenant entre autres exemples, « un étudiant pris avec des lunettes connectées lors d'un examen au premier semestre ».
Pour Mon Master, beaucoup d'enseignants réclament une plateforme centralisée, un « coffre-fort » sur lequel les universités déposeraient les bulletins, certifiés, des étudiants. Des modifications techniques sont « en cours de développement, précisément afin de garantir la fiabilité des informations permettant l'examen des candidatures par les établissements », affirme le ministère. « L'objectif est de permettre, dès la prochaine campagne Mon Master, un pré-remplissage des données des candidats relatives à leur cursus post-baccalauréat ». France universités, association qui réunit les présidents d'établissements, n'a pas souhaité s'exprimer sur ce sujet.



