Le paradoxe de l'ingénierie française : l'intelligence féminine amputée
L'intelligence amputée : le paradoxe de l'ingénierie française

« L’humanité ne peut se priver de la moitié de son intelligence » : cette mise en garde de la mathématicienne Nicole El Karoui devrait résonner dans chaque établissement scolaire français. Pourtant, en France, seulement 26,1 % des diplômés en ingénierie sont des femmes, une proportion qui stagne depuis des années. Assia Tria, directrice de l’IMT Mines Alès, tire la sonnette d’alarme dans une tribune publiée par Midi Libre.

Un paradoxe français

La France se targue de son engagement pour l’égalité des sexes, mais les chiffres racontent une autre histoire. Alors que l’Algérie atteint 48,5 % de femmes diplômées en ingénierie, la Tunisie 44,2 %, le Maroc 42,2 %, et que le Bénin fait mieux que la Suisse, Cuba mieux que les États-Unis, la France plafonne à 26,1 %. Ce « paradoxe de l’égalité des sexes » montre que plus nous nous croyons égalitaires, moins nous le sommes en réalité.

Au Maghreb, l’ingénierie est perçue comme la voie royale de l’ascension sociale pour tous, filles comme garçons, ce qui neutralise les barrières de genre. Dans les sociétés occidentales dites « libres », le stéréotype associant les mathématiques au masculin est d’autant plus tenace qu’il n’est pas imposé par la loi mais transmis de façon invisible. Les études montrent que ce stéréotype est plus prégnant en France qu’en Algérie.

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Une régression alarmante

Entre 2013 et 2020, la part des femmes diplômées dans la tech en France a chuté de 6 %, alors qu’elle augmentait de 19 % en Europe sur la même période. À l’IMT Mines Alès, le pourcentage de femmes dans les promotions est passé de 36 % en 2021 à 30 % en 2025. « Il ne s’agit pas d’une stagnation, mais d’une régression avérée », insiste Assia Tria. « Le vernis se craquelle, l’érosion culturelle est à l’œuvre. »

Cette exclusion n’est pas neutre : elle a des conséquences concrètes. Les crash-tests automobiles conçus avec des mannequins exclusivement masculins ont coûté des vies. Les algorithmes d’intelligence artificielle développés par des équipes homogènes reproduisent les préjugés de genre. « L’exclusion s’inscrit dans le code, dans le métal, dans les protocoles médicaux », souligne la directrice.

Les causes : un récit collectif à changer

Le renoncement des jeunes filles aux filières techniques n’est pas une question d’aptitude, mais de récit collectif. 40 % des étudiantes rapportent avoir été découragées par leur entourage ou leurs enseignants. Le levier le plus puissant et le plus négligé demeure l’orientation implicite des familles : des parents d’élèves brillantes les orientent vers des filières jugées plus « équilibrées » comme la médecine ou le droit, leur fermant des portes bien avant le baccalauréat.

Pour inverser la tendance, Assia Tria estime que la solution ne viendra ni des quotas ni des plans ministériels isolés, mais d’une profonde révolution des imaginaires collectifs. Elle pose une question dérangeante : et si la réponse passait, au moins en partie, par des cours de mathématiques non mixtes ? Un espace où les filles progresseraient sans le poids du stéréotype, sans la compétition genrée, sans cette petite voix intérieure qui murmure que ce n’est pas pour elles.

Un enjeu économique et démocratique

Au-delà du gaspillage de talents, le coût de cette exclusion est estimé à 12 milliards d’euros de richesse potentielle perdue chaque année. Mais le préjudice dépasse largement la sphère comptable : il s’agit d’une amputation de l’intelligence collective, d’un appauvrissement de notre capacité à innover et à résoudre les défis du futur.

« Nous aurons accompli notre mission le jour où l’ingénierie s’imposera comme une évidence naturelle pour une collégienne de Nîmes, d’Alès ou de Mende », conclut Assia Tria. « Cette intelligence amputée n’attend pas, elle est dans une salle de classe de tous les collèges et lycées quelque part en France, et elle attend qu’on lui dise, enfin, qu’elle est à sa place. »

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