Partir à l'étranger pour parachever son cursus scolaire ou améliorer son CV apparaît aujourd'hui comme le plus sûr des accélérateurs de vie, mais aussi de carrière. De leur côté, les grandes écoles françaises, qui doivent faire face à la chute de la démographie étudiante et à une baisse des financements publics, multiplient les campus au-delà de l'Hexagone pour recruter de nouveaux étudiants. Toutes font le même constat, mais développent des stratégies différentes, persuadées que les classements les plus prestigieux sont désormais mondiaux. Cette course à l'exportation d'une éducation nationale au savoir-faire reconnu n'est pas sans obstacle dans un contexte géopolitique toujours plus tendu où la politique des visas devient une arme. Les implantations ne s'improvisent pas et restent coûteuses dans un marché très concurrentiel. Les élèves, eux, rêvent d'horizons lointains et parfois exotiques, comme le souligne le baromètre exclusif réalisé par nos partenaires de L'Express Connect. Ils ont pris le temps de méditer Lamartine : « Il n'y a d'homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie. »
A priori, le raisonnement paraît frappé au coin du bon sens. L'anglais est la langue la plus influente du monde ? Il faut donc l'utiliser dans les universités et les grandes écoles de France. À ceci près que les choses sont plus compliquées, vous allez le comprendre.
La loi Fioraso : une révolution linguistique
Jusqu'en 2013, la situation était simple : le français était, sauf exception, la langue normale de l'enseignement supérieur. C'était avant que la loi de Geneviève Fioraso ne permette de multiplier les dérogations. Avec des intentions louables, assure-t-elle encore aujourd'hui à L'Express en donnant cette précision : « Je suis fille de normaliens et ma mère enseignait les lettres classiques. Qu'on ne me fasse pas de faux reproches : j'ai toujours adoré le français ! » À l'entendre, ses objectifs étaient on ne peut plus nobles. Attirer des étudiants étrangers non francophones qui, faute de cours en anglais, partaient au Royaume-Uni et aux États-Unis. Rétablir une forme d'égalité entre universités et grandes écoles, lesquelles recouraient déjà à ce type d'enseignements. Améliorer le niveau des scientifiques français qui, dans les congrès internationaux, sont souvent mal à l'aise lorsqu'il faut s'exprimer dans la langue de Shakespeare. Mettre un terme à une inégalité sociale, enfin. « Ma loi a été critiquée par des intellos qui envoyaient leurs enfants suivre des séjours linguistiques à l'étranger, ce que ne peuvent pas se permettre les familles modestes, soutient l'ancienne ministre socialiste. Ce texte a permis d'aider les jeunes issus des milieux défavorisés car, à CV équivalent, un étudiant qui parle anglais a 50 % de chances en plus d'être embauché. »
Les chiffres de l'anglicisation
La loi Fioraso a été suivie d'effet. La part des masters se déroulant totalement en anglais a quasiment doublé en 10 ans, passant de 5,5 % en 2014 à 9,7 % aujourd'hui, selon les calculs effectués par Christian Tremblay, le président de l'Observatoire européen du plurilinguisme. Sachant que les taux sont plus élevés encore en deuxième et en troisième cycles, dans des disciplines comme l'économie, la physique ou la biologie, et dans les écoles de commerce.
En revanche, le mystère demeure concernant la part des étudiants étrangers non francophones présents dans les universités françaises. Non seulement le ministère et son bras armé, Campus France, refusent de communiquer des chiffres sur ce sujet, mais cette statistique est fortement influencée par une autre donnée : le coût des études. « Malgré une hausse récente pour les étudiants hors Union européenne, celui-ci reste compétitif en France comparé aux tarifs pratiqués dans les pays anglo-saxons », souligne Jean-Paul de Gaudemar, qui fut recteur de l'Agence universitaire de la francophonie entre 2015 et 2019. Dans son souvenir, d'ailleurs, la loi Fioraso n'a pas entraîné de protestations particulières de la part des présidents des universités francophones. « Elle nous a donné plutôt une image d'ouverture », estime-t-il. Selon certains, le dispositif aurait même permis de gagner de nouveaux francophones. « Des étudiants russes qui ne connaissaient pas notre langue se sont inscrits à Paris Cité car nous dispensons des cours en anglais. Aujourd'hui, ils parlent français », assure la linguiste Anne Abeillé.
Les arguments contre le tout-anglais
Le débat est-il clos pour autant ? Pas du tout. Et cela pour plusieurs raisons.
Une vision anglo-centrée
Selon une idée reçue, l'anglais serait LA langue des affaires. Or, l'anglais n'est « que » la langue principale des affaires, ce qui est très différent. Selon les études, elle représente 30 % du commerce mondial. C'est beaucoup ? Certes, mais cela laisse de la place aux autres idiomes – le français se situe à 16 %. De plus, ce pourcentage va mécaniquement baisser avec la montée en puissance de la Chine et des autres pays émergents. « Tout miser sur l'anglais, c'est ne pas comprendre qu'il existe sur la planète d'autres langues véhiculaires, comme le français, l'espagnol ou l'arabe, qui ne cessent de gagner des locuteurs, souligne le linguiste Philippe Blanchet. Pour commercer au Brésil, mieux vaut parler portugais ! » De fait, il serait tout à fait pertinent de dispenser des cours en allemand à Strasbourg, en espagnol à Toulouse ou en italien à Nice.
Une qualité des enseignements amoindrie
Certains professeurs dispensent leurs cours en anglais alors qu'ils maîtrisent mal cette langue. Résultat ? La qualité de leur enseignement en pâtit et ils ont souvent du mal à répondre avec précision aux questions des étudiants anglophones, comme ils pourraient le faire en français. Cela n'a pas dissuadé l'université Panthéon-Sorbonne d'instaurer en 2025 un système de primes (comprise entre 1500 et 2500 euros) en faveur des enseignants qui passent du français à l'anglais.
Une forme de défaitisme
« Comment convaincre un étudiant africain ou asiatique de l'importance de parler français si nous-mêmes jugeons préférable d'utiliser l'anglais dans nos universités ? », interrogeait en 2021 un collectif d'enseignants-chercheurs. Bonne question. En 2024, environ la moitié des thèses soutenues en France l'ont été en anglais, a calculé le sénateur Pierre Ouzoulias : 4 893 sur 9 615 thèses exactement. C'est même le cas de la quasi-totalité d'entre elles en économie et en physique.
Une standardisation contraire à l'avancée des connaissances
« Le plurilinguisme favorise les découvertes scientifiques, car le fait de travailler dans des langues différentes crée des associations d'idées qui dépendent des langues utilisées », rappelle Philippe Blanchet. On pourra toujours se rassurer en rappelant que le pire a été évité. En 2020, le Premier ministre d'alors, Édouard Philippe, prenait une série de décrets imposant un niveau d'anglais relativement exigeant (B2) pour obtenir une licence, et cela y compris pour… enseigner le français dans des pays francophones. « Cette mesure abandonnée, puis annulée par la Justice, et heureusement, reprend Philippe Blanchet. En imposant la maîtrise de l'anglais pour obtenir n'importe quel diplôme, cette nouvelle orientation, adoptée à la demande d'Emmanuel Macron, aurait entraîné un échec massif chez les étudiants issus des milieux modestes. »
Et l'intelligence artificielle dans tout cela ?
Reste une interrogation majeure. Avec l'intelligence artificielle, ce débat aura-t-il encore un sens dans 30 ou 50 ans ? Selon les observateurs, les progrès en cours dans le domaine de la traduction pourraient favoriser à l'avenir l'utilisation de langues maternelles dans les enseignements. Et donc réduire la part de l'anglais.



