Crise structurelle dans l'enseignement supérieur privé : les écoles de commerce sous tension
Crise dans les écoles de commerce privées : un secteur sous tension

Une tempête silencieuse s'abat sur l'enseignement supérieur privé

Cela fait des semaines que le dossier circule discrètement dans les couloirs feutrés de l'enseignement supérieur privé. Rien n'a filtré des négociations en cours, mais ceux qui ont examiné les épais rapports financiers se posent tous la même question : quelle est la valeur réelle de Y School, ce groupe d'écoles post-bac dont le siège est à Troyes, dans l'Aube ?

L'ensemble comprend quatre établissements : une école de commerce et de management, une spécialisée dans les métiers du tourisme, une troisième dans le design et enfin, une école de la deuxième chance pour les décrocheurs. Au total, près de 2 000 élèves sont concernés.

Le désamour des étudiants frappe de plein fouet

En septembre dernier, lors de la rentrée scolaire, la pépite du groupe, South Champagne Business School – anciennement ESC Troyes – n'a accueilli aucun étudiant issu des classes préparatoires. Les candidats affectés à Troyes ont tous décliné l'offre, préférant redoubler leur dernière année de prépa ou s'orienter vers d'autres horizons, souvent à l'étranger.

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Ce phénomène ne se limite pas à Troyes. Sur les 26 business schools ouvertes au concours post-prépa, 9 n'ont pas fait le plein à l'automne dernier, selon les données du Sigem, le système d'intégration aux grandes écoles de management. "Ce phénomène dure maintenant depuis près de trois ans", confie Anne Rivière, sa présidente.

L'arithmétique est implacable : moins d'étudiants signifie des comptes plus difficiles à équilibrer, alors que les investissements explosent et que les subventions de l'État et des collectivités locales fondent comme neige au soleil.

Un secteur en pleine restructuration

À bas bruit, une véritable tempête s'abat sur l'enseignement supérieur privé, et particulièrement sur le monde des écoles de commerce. Deux poids lourds du secteur, le Collège de Paris et le groupe Talis Education Group, ont été placés en procédure de sauvegarde en décembre dernier, première étape avant un possible redressement judiciaire.

Plusieurs petits établissements régionaux ont déjà fermé leurs portes, et d'autres sont actuellement à vendre. Pour tenter de résister, certaines écoles choisissent d'unir leurs forces, de fusionner ou de succomber aux avances d'investisseurs étrangers.

Le groupe AD Éducation a ainsi déboursé près de 300 millions d'euros pour absorber le pôle Léonard de Vinci, situé à la Défense. Derrière cette opération se trouve le fonds d'investissement Ardian, l'un des plus puissants en Europe.

La fin d'un âge d'or

"L'âge d'or des écoles de management est terminé", affirme sans détour Emmanuel Métais, le directeur général de l'Edhec. Cette périphrase prudente signifie en réalité que le secteur va être sérieusement secoué : regroupements, fusions, restructurations... "On ne peut exclure des fermetures pures et simples", s'inquiète Delphine Manceau, présidente de la Conférence des grandes écoles et de Neoma Business School.

Curieux paradoxe de ce modèle tricolore : alors qu'on dit les Français fâchés avec l'économie, le pays se classe quatrième mondial en termes de nombre d'écoles de management rapporté à la population, derrière les États-Unis, la Chine et le Royaume-Uni. Certaines trustent même les meilleures places dans les classements internationaux.

Pourtant, ce monde reste très hétérogène, où l'excellence académique côtoie parfois des établissements aux pratiques douteuses. Des stars comme HEC ou l'Essec coexistent avec des "boutiques" où la masse salariale du corps professoral représente à peine 20 % du budget.

Un cadre réglementaire défaillant

D'un côté, de grandes institutions autorisées par le ministère de l'Enseignement supérieur à délivrer des diplômes de grade licence, master ou doctorat. De l'autre, des écoles qui proposent des formations de niveau bac + 3 ou bac + 5, les fameux titres RNCP (Répertoire national des certifications professionnelles) délivrés par France Compétences et le ministère du Travail.

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"Honnêtement, c'est l'un des volets administratifs les plus mal gérés de France", s'agace Julien Gossa, maître de conférences à l'université de Strasbourg et spécialiste des politiques publiques d'éducation.

Un flou savamment entretenu par certaines écoles qui profitent de l'angoisse des familles, noyant les étudiants sous une offre surabondante et parfois de qualité médiocre. Pire encore, une pratique curieuse s'est répandue : des écoles sorties de nulle part ont grandi en louant les titres RNCP à d'autres établissements mieux établis.

Une crise structurelle profonde

Le projet de loi bientôt discuté au Sénat, peaufiné par le ministre de l'Enseignement supérieur Philippe Baptiste, devrait apporter davantage de cadre et de contrôles. "La mise en place d'un label Qualiopi +, qui validera désormais la qualité pédagogique des écoles et pas seulement des process, est une avancée majeure", se félicite Antoine Prodo, président de l'association des Entreprises éducatives pour l'emploi (3E).

Mais ces efforts ne suffiront pas à enrayer une crise structurelle. "Le nombre de bacheliers va rester stable jusqu'en 2029 avant de diminuer, puis carrément chuter à partir de 2033", prévient Julien Gossa. Nous faisons face à une offre de formations qui a explosé ces dernières années et une demande qui s'apprête à reculer. Le cocktail idéal pour faire éclater la bulle.

La course aux financements et aux étudiants

La situation est d'autant plus tendue que les financements publics se sont fortement taris. De nombreuses business schools, dites "écoles consulaires", dépendaient depuis près d'un siècle des subsides des chambres de commerce, qui ont aujourd'hui coupé le robinet. "Pour certains établissements, cela représentait quasiment un quart de leur budget", souligne Frédéric Fréry, professeur à l'ESCP et à CentraleSupélec.

À cela s'ajoute la crise des finances publiques. Beaucoup d'écoles ont surfé sur le développement extraordinaire de l'apprentissage depuis la loi de 2018. Mais le coût de cette politique a été faramineux, et les caisses de l'État sont vides. Les primes versées aux entreprises ont été sérieusement réduites, tout comme les prises en charge directement versées aux écoles.

"Lorsque les financements diminuent ou que les règles se durcissent, l'impact sur les marges et la trésorerie est immédiat", constate froidement Eloic Peyrache, le directeur général d'HEC.

Une compétition internationale acharnée

La conséquence ? Une compétition de plus en plus rude pour attirer de nouveaux étudiants. Pour toutes les écoles, même les plus prestigieuses, cette quête est presque devenue existentielle. Les budgets consacrés au marketing et à la publicité se sont envolés, particulièrement pour les établissements plus modestes.

Salons étudiants, plateformes de call centers : tout est bon pour appâter ces nouveaux "clients". D'autant que le vivier dépasse désormais largement nos frontières. "Les jeunes qui concourent chez nous regardent souvent aussi vers l'Angleterre, l'Espagne, la Suisse ou les États-Unis", explique Thomas Lagathu, directeur du concours SESAME.

Pour garder son rang, il faut aussi maintenir sa place dans les classements internationaux comme celui du Financial Times, et décrocher les labels Equis ou AACSB, gages de qualité. "L'excellence académique nécessite énormément d'investissements", confirme Vincenzo Vinzi, le directeur de l'Essec.

L'attractivité à tout prix

L'attractivité se cristallise également sur les infrastructures. Il faut désormais proposer aux élèves des lieux où ils pourront vivre la "meilleure expérience étudiante" possible : espaces de socialisation, fab lab, jardins paysagers... "Le campus est devenu un élément statutaire", reconnaît Isabelle Huault, la directrice générale de l'emlyon Business School.

L'école lyonnaise a ainsi déboursé 150 millions d'euros pour construire un nouveau site de 30 000 mètres carrés en plein cœur de la ville. En juin dernier, HEC a présenté les premières esquisses de son nouvel écrin à Jouy-en-Josas, un projet à 230 millions d'euros.

Pour capter de nouveaux étudiants, il faut aussi aller les chercher là où ils vivent. "On ne s'en sortira pas en s'enfermant dans le microcosme nombriliste français", estime François Thérin, le nouveau directeur de l'ICN Business School, qui regarde notamment vers l'Inde, l'Afrique, l'Asie ou le Moyen-Orient.

La spirale des frais de scolarité

Dans ce contexte de plus en plus tendu et compétitif, de nombreuses écoles activent le levier des frais de scolarité, qui ne cessent de grimper. En 2025, HEC a franchi la barre des 70 000 euros pour l'ensemble de son programme grande école. Les sommes à débourser pour l'Essec, l'ESCP, l'Edhec ou l'emlyon tournent, elles, autour de 60 000 euros.

Les établissements de milieu et de bas de tableau ont tendance à s'aligner sur les premiers de la classe, une facture qui peut avoir un effet dissuasif. "C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles les candidats qui n'arrivent pas à intégrer une école dans le top 5 du classement peuvent préférer cuber ou rejoindre des universités comme Paris-Dauphine après leur prépa", explique Alain Joyeux, président de l'association des professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales.

"Nos frais de scolarité sont toutefois inférieurs à ceux de nos concurrents internationaux. Avec des moyens moindres, nos écoles sont très bien représentées dans les classements mondiaux. C'est ce que j'appelle le miracle à la française", répond Vincenzo Vinzi. Reste à voir si ce modèle va survivre à la prochaine révolution en cours : celle de l'intelligence artificielle, qui pourrait bien bouleverser encore un peu plus l'équilibre économique de ces cathédrales de l'éducation.