Ce lundi 15 juin 2026, les lycéens ont planché sur les épreuves de philosophie du baccalauréat. Nous avons demandé à Ferdinand Martelli, qui a mis en place le « Café philo » une fois par mois à Menton, de nous livrer sa copie.
Des sujets d'actualité
« Avons-nous la maîtrise de nos paroles ? » Ou encore « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? »... Sur ces deux sujets à la forme interrogative posés hier matin à des milliers de lycéens candidats au baccalauréat général 2026, nous avons demandé à Ferdinand Martelli, initiateur du « Café philo » de Menton de nous donner quelques pistes pour les traiter. « Je trouve que ce sont de beaux sujets, parfaits pour des Cafés philo ! », s’exclame l’animateur mentonnais, « ils sont surtout bien d’actualité et ont dû plaire à une majorité de jeunes. Les paroles et le bonheur touchent tout le monde et traduisent les malaises de la société contemporaine ».
À l’heure où la communication est partout et à tous les niveaux avec la recrudescence des réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, « les paroles sont devenues rares, et quand on parle, cela devient de plus en plus une explosion de mots incontrôlés »... Se parler à soi-même aussi nécessite une maîtrise que l’on n’a plus vraiment dans la société actuelle. « Les paroles ont perdu de leur pouvoir et de leur sens, alors qu’à certaines époques, le langage était sacré et respecté », explique le philosophe, rappelant que dans la Grèce antique, le dialogue désignait une conversation philosophique entre deux personnes ou plus, visant à la recherche de la vérité et à convaincre (art oratoire).
Un outil rationnel et... inconscient
Car si la parole est un outil structurant de la pensée et de la conscience (concept de logos chez Aristote), elle peut être aussi l’expression d’un inconscient malgré soi dans un langage non maîtrisé et dominé par des émotions, des désirs ou des déterminismes qui agissent à notre insu. On dit parfois que les paroles nous échappent. « L’homme pense la parole, mais c’est la parole qui pense l’homme », disait le philosophe Lacan. « Aujourd’hui, l’homme ne sait plus parler pour argumenter, il n’est plus adepte d’un langage originel et universel, mais s’adresse plutôt à une communauté de paroles en fonction de ses centres d’intérêt sans échanges possibles avec les autres », détaille Ferdinand Martelli, précisant que « la parole est aussi l’expression de notre liberté ».
Mais aussi créative soit-elle, elle ne peut s’entrevoir sans certains mécanismes sociaux et politiques qui nous dépassent, puisqu’elle est un capital culturel, reflet du vécu et de l’éducation de chacun d’entre nous. « On pourrait aussi évoquer d’autres langages comme celui de la musique ou de la poésie, où les silences sont aussi importants que la parole... Certains arts comme la tragédie révèlent ce que nous ne pouvons pas dire nous-mêmes. Mais aujourd’hui, tout cela se perd ou tout au moins ne s’apprend plus ».
Le bonheur : état individuel ou tourné vers les autres ?
Et le bonheur ? Vaste sujet, que Ferdinand Martelli décide d’aborder d’un point de vue étymologique. Le bonheur (Augurium en latin) renvoie à la notion de chance. Et si on le décompose – bon et heure – il semble qu’il arrive sans qu’on l’ait voulu ou cherché, sans s’y attendre... Il est alors précaire, éphémère, sans possibilité de le maîtriser pour soi-même et encore moins pour les autres.
Pour Kant, le bonheur, « c’est la satisfaction de toutes nos inclinations et de tous nos penchants »... mais il n’est, selon lui, qu’un « idéal de l’imagination ». Un état individuel et individualiste ou une simple illusion ? Il se traduit néanmoins par une multitude de termes, chacun exprimant sa propre nuance d’intériorité : béatitude, contentement, extase, joie, jouissance, volupté, jubilation...
« Ce qui me plaît dans ce sujet, c’est qu’il renvoie à la notion de solidarité et de fraternité dans une société de plus en plus égoïste », constate le philosophe mentonnais, mettant en valeur les notions d’éthique et d’autrui. Emmanuel Levinas disait : « J’ai soudain peur que ma place au soleil et au confort vole la place ou le pain de l’autre ». Face au malheur d’autrui qui agit comme un poison pour le bonheur égoïste de l’autre, la seule issue serait de surmonter la culpabilité du confort pour atteindre une joie éthique. Car aucun sujet humain n’existe en dehors de sa relation aux autres. C’est la condition même de toute vie heureuse.
Pour Epitecte, au contraire, le bonheur est une disposition intérieure, que l’on doit accueillir avec sérénité, indépendamment de l’état du monde... Et si le malheur des autres peut affecter notre propre bonheur, le devoir et la compassion (Rousseau) permettent de dépasser cet individualisme. Voltaire, lui, est convaincu qu’ « il faut cultiver notre jardin et renoncer au rêve d’un monde parfait », pour être quand même heureux.
« Ces sujets font réfléchir à des valeurs qui se posent aujourd’hui dans un monde aux rythmes effrénés ! », constate Ferdinand Martelli, qui avoue avoir découvert la philosophie à l’âge de 55 ans. « J’y ai trouvé une forme de sérénité autour de moi et de recul nécessaire face au monde ». Fort du succès des « Cafés philo » qui reviendront en octobre prochain, il imagine aussi un concept de Rencontres philosophiques à l’image de celles de Monaco, « car on a besoin des philosophes en permanence ».



