Robert Badinter au Panthéon : sa plaidoirie pour Patrick Henry, acte fondateur de l'abolition
Robert Badinter au Panthéon : sa plaidoirie pour Patrick Henry

Robert Badinter au Panthéon : le combat pour l'abolition de la peine de mort

Robert Badinter entre au Panthéon ce 9 octobre, jour anniversaire de l’abolition de la peine de mort qu’il fit voter en 1981. Quatre ans plus tôt, sa plaidoirie lors du procès de Patrick Henry avait déjà marqué un tournant : en refusant que la justice tue, il avait amorcé la fin d’un châtiment séculaire.

Le procès de Patrick Henry : un crime qui bouleverse la France

En ce mois de janvier 1977, la France retient son souffle. À Troyes s’ouvre le procès d’un jeune homme de 23 ans, Patrick Henry, accusé de l’enlèvement et du meurtre d’un enfant de 7 ans, Philippe Bertrand, enlevé puis étranglé. Un crime atroce, commis sans mobile apparent, qui bouleverse toute la France. La presse s’enflamme, les politiques réclament « la tête du monstre », et les sondages montrent une opinion largement favorable à la peine de mort.

Mais au cœur de cette fureur, un homme décide de plaider l’impardonnable : Robert Badinter, avocat parisien, intellectuel de gauche. Pour lui, le procès Henry n’est pas seulement celui d’un assassin ; c’est le procès de la peine capitale elle-même.

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L’enlèvement et le choc national

L’enlèvement du petit Philippe Bertrand à Troyes, en janvier 1976, puis la découverte de son corps trois jours plus tard, a choqué la France entière. Patrick Henry, fils d’un cadre de la SNCF, est arrêté quelques jours après. Son visage froid, son ton désinvolte face aux caméras font de lui une figure détestée de l’opinion publique.

Badinter plaide à contre-courant

La guillotine, pourtant déjà contestée, décapite encore les têtes. À l’Élysée, Valéry Giscard d'Estaing a gracié plusieurs condamnés mais sans jamais remettre en cause la loi sur la peine de mort. Quand Badinter se lève à la cour d’Assises de Troyes, le 20 janvier 1977, il sait qu’il plaide à contre-courant. Sa voix est calme et ses mots vont porter loin.

« Si vous condamnez Patrick Henry à mort, dit-il, la France entière regardera cette guillotine tomber. Et chacun portera une part de cette mort. » Il n’y a pas de justice sans pitié. Ce qui frappe, c’est qu’il ne nie rien des atrocités perpétrées par l’accusé, il ne cherche pas à l’excuser. Mais il parle d’humanité. D’un pays qui, s’il tue à son tour, s’abaisse à l’acte qu’il condamne et déclare : « Si vous le coupez en deux, cela ne dissuadera personne… Si vous tuez, votre justice est injuste. »

Une plaidoirie historique de trois heures

Sa plaidoirie dure plus de trois heures. Il décrit la justice comme le dernier vestige de la barbarie d’État. Dans la salle, certains jurés pleurent. D’autres détournent le regard. Le 21 janvier, après une heure trente de délibéré, le verdict tombe : Patrick Henry est condamné à la réclusion criminelle à la perpétuité. Le jury a refusé la mort. C’est un choc dans le pays. La presse parle de « miracle judiciaire ».

« Ce soir-là, dira plus tard Robert Badinter, la peine de mort a commencé à mourir en France. »

Le chemin vers l’abolition

Mais le combat n’est pas fini. Il faudra encore quatre ans, des débats violents à l’Assemblée nationale, et l’élection de François Mitterrand, pour que le 9 octobre 1981, la loi abrogeant la peine capitale soit votée. La plaidoirie de Troyes a fait de Robert Badinter le symbole de la justice humaniste. Avocat, puis garde des Sceaux, il a porté le texte qui a fait basculer la France dans le camp de l’Europe éclairée.

L’héritage de Robert Badinter

Alors que son cercueil s’apprête à entrer au Panthéon, la résonance demeure. Patrick Henry, lui, sortira de prison après 25 ans, avant de retomber, malade et oublié, dans la chronique des faits divers. Au-delà de son destin, ce procès aura marqué le moment où la République a cessé de tuer.

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« Demain la justice ne tuera plus. Et nos enfants s’étonneront qu’elle ait pu le faire. » Ces mots qu’il prononce quatre ans plus tard à la tribune de l’Assemblée nationale lors de la présentation de son projet de loi sur l’abolition de la peine de mort résonnent comme le testament moral d’une nation. Ce 9 octobre, quand Robert Badinter entrera au Panthéon, on se souviendra qu’avant la loi, il y a eu une voix. Sa voix, qui face à ceux qui réclamaient la mort, osa dire « non, pas au nom de la justice ».