Il y a dix ans, le lancement d'En Marche à Amiens bouleversait la politique française
Le 6 avril 2016 restera une date clé dans l'histoire politique récente de la France. Ce jour-là, dans sa ville natale d'Amiens, Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie du gouvernement Valls, annonçait la création d'un mouvement politique nouveau baptisé En Marche. Il déclarait alors que cette initiative « ne sera pas à droite, qui ne sera pas à gauche », tout en affirmant qu'une candidature à l'élection présidentielle n'était « pas (la) priorité aujourd'hui ».
Le contexte politique d'un lancement audacieux
Ancien secrétaire général adjoint du cabinet de François Hollande à l'Élysée, l'ex-inspecteur des finances puis associé gérant de la Banque Rothschild suscitait déjà un intérêt croissant dans les milieux politico-médiatiques et au sein de l'opinion publique. Son élan réformateur libéral se heurtait frontalement à l'aile gauche du Parti socialiste et à la tutelle de Manuel Valls, qui avait dû recourir à l'article 49.3 pour faire adopter sans vote la célèbre « loi Macron ».
Face à ce « clivage droite-gauche » qui, selon ses propres mots, « nous empêche à bien des égards », germait l'idée de lancer son propre mouvement politique. Dans un quinquennat Hollande marqué par les crises successives, Emmanuel Macron avait commencé à tisser ses premiers réseaux de soutien lors des débats parlementaires autour de sa loi économique.
La genèse d'un mouvement politique inédit
La salle du lancement à Amiens était fermée aux journalistes, créant une atmosphère de mystère et d'exclusivité. Brigitte Macron occupait le premier rang parmi les invités. « Il y a une énergie dans le pays, il y a une envie de changement », exposait Emmanuel Macron, tout en reconnaissant « une forme de sentiment de mal-être terrible » dans la société française.
Un film dévoila alors le nom du mouvement, portant habilement les initiales de son fondateur. La vidéo d'accompagnement dénonçait « les blocages politiques et sociaux qui préservent les privilèges de quelques-uns au détriment de millions d'autres ». « Je ne sais pas si ça va réussir », déclarait prudemment le futur président, qui serait élu un an plus tard sans avoir jamais exercé de mandat électif auparavant.
Parmi les premiers soutiens figuraient des personnalités comme le député socialiste Richard Ferrand, qui deviendrait par la suite président de l'Assemblée nationale, ou encore le sénateur François Patriat, subjugué par une intervention du ministre lors d'un rassemblement de l'aile droite du PS en août 2015. Ce dernier racontera à de multiples reprises avoir brûlé un cierge à la cathédrale d'Amiens avant de se rendre au meeting historique.
L'évolution vers la candidature présidentielle
Ce lancement d'Amiens fut suivi d'une réunion publique déterminante en juillet 2016 à la Mutualité à Paris, marquant un pas supplémentaire vers l'annonce officielle de sa candidature en novembre de la même année. Entre-temps, le ministre de l'Économie avait quitté le gouvernement, se consacrant pleinement à son projet politique.
Parmi les orateurs de la Mutualité figuraient la cheffe d'entreprise Axelle Tessandier, l'un des visages de ce mouvement naissant qui disparut rapidement des écrans radars, ou encore l'écrivain Alexandre Jardin, qui deviendra moins de deux ans plus tard un soutien des « gilets jaunes ».
Dix ans après : un héritage complexe et des tensions internes
Une décennie après le lancement historique d'Amiens, après avoir été élu puis réélu à l'Élysée, Emmanuel Macron achève son second quinquennat très loin de cet élan initial et bienveillant. Son œuvre politique a été largement entravée par sa décision de dissoudre l'Assemblée nationale, qui l'a privé de majorité parlementaire stable.
Même son propre parti, rebaptisé La République en marche puis Renaissance, lui a progressivement échappé. Bien qu'il en reste le président d'honneur, le mouvement est désormais contrôlé par Gabriel Attal, dont les rapports avec le président de la République sont devenus inexistants. Foudroyé à Matignon par cette dissolution dont il n'avait pas été prévenu, l'ancien Premier ministre s'est émancipé, se faisant élire à la tête du groupe à l'Assemblée puis du parti en décembre 2024.
Depuis 2017, En Marche puis Renaissance n'a jamais vraiment trouvé sa place dans le dispositif au pouvoir, concentrant les critiques pour son manque d'ancrage local, malgré quelques succès aux récentes élections municipales. L'équipe de Gabriel Attal ne cesse de faire valoir son entreprise de professionnalisation du parti, dont l'adhésion est désormais payante.
Un anniversaire sous le signe de la réflexion et des perspectives
Pour ce dixième anniversaire, les adhérents de Renaissance sont invités à faire part de leurs souvenirs marquants, et des événements seront organisés dans chacun des comités locaux. Le patron de Renaissance a récemment évoqué un parti qui « existe depuis quatre ans », soulignant ainsi la rupture avec les origines du mouvement.
Emmanuel Macron, qui ne peut constitutionnellement se représenter en 2027, n'a cependant pas dit son dernier mot. En juillet 2025, il s'est invité aux dix ans des Jeunes avec Macron, dont la création avait précédé celle d'En Marche, clamant qu'il aurait « besoin d'(eux) pour dans deux ans, pour dans cinq ans, pour dans dix ans ». Cette intervention témoigne de sa volonté de maintenir une influence sur l'avenir politique français au-delà de son mandat présidentiel.
Le lancement d'En Marche à Amiens il y a dix ans a indéniablement transformé en profondeur le paysage partisan français, créant une nouvelle force politique qui a dominé la vie publique pendant près d'une décennie, mais qui doit aujourd'hui faire face à des défis majeurs de renouvellement et d'ancrage territorial.



