DS : le scoop qui a fait trembler Citroën il y a 70 ans
DS : le scoop qui a fait trembler Citroën

La DS, icône automobile née dans la controverse

Présentée au Salon de l'auto il y a soixante-dix ans, la DS reste une référence dans la production automobile mondiale, entre surenchère d'innovations et photogénie folle. Avant son lancement, elle fut au cœur d'une âpre bataille entre L'Auto-Journal, nouveau venu friand d'exclusivités, et le constructeur du quai de Javel, qui cultivait une discrétion absolue.

Le premier scoop de l'histoire automobile

Curieuses manœuvres au fin fond du Var, près de Draguignan, en ce 12 mars 1953. La future Citroën DS est à l'essai sur les routes de l'arrière-pays. Ce n'est pour l'heure qu'un simple mulet grossièrement carrossé, tôle ondulée sur les flancs, toile tendue à l'arrière, mais l'engin est reconnaissable, diront après coup les exégètes, à son pare-brise galbé et sa ligne rabaissée. À la sortie d'un virage du hameau de Terrissole, à Figanières, un photographe à l'affût déclenche son appareil. Seuls deux clichés, dont un flou, passeront à la postérité, moindre mal pour le probable premier scoop de l'histoire automobile : Nous avons filmé le prototype Citroën, triomphe L'Auto-Journal, en capitales rouges, à la une du n° 51, le mois suivant.

Point de départ d'un compagnonnage pour le meilleur et pour le pire entre l'irrévérencieux périodique, liberté de la presse en bandoulière, et le premier constructeur français de l'époque, qui goûte peu de voir ses secrets industriels ainsi éventés. Riche en exclusivités fracassantes, le feuilleton s'étirera jusqu'à la présentation de la DS au Salon de l'Auto, à Paris, le 6 octobre 1955, il y a bientôt soixante-dix ans, mais aussi dans les prétoires, bien au-delà. Des mois de bravades et, en retour, d'intimidations étrennées par cette foire d'empoigne provençale.

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La traque du prototype

Dûment tuyauté, L'Auto-Journal flaire le bon coup. Deux reporters et un photographe planquent à Terrissole, autour de la maison de campagne d'un certain André Lefebvre, ingénieur visionnaire de Citroën et père fondateur de la DS. Ils pensaient faire tourner le prototype dans le plus grand secret mais, sur route ouverte, des gens ont forcément repéré le manège, raconte Olivier Bernis, rédacteur en chef du magazine Auto-Plus Classiques, passé par L'Auto-Journal dans ses jeunes années.

Le prototype était dans un camion bâché, et l'équipe Citroën est allée faire le plein chez le pompiste à Draguignan, lequel avait, m'a-t-on raconté, une vague idée de ce que faisait mon père, livre Alain Lefebvre, 78 ans, fils d'André. Il a soulevé la toile du camion et aperçu le prototype. C'est lui qui a appelé L'Auto-Journal À peine le véhicule d'essai sorti de sa tanière, le piège se referme.

La bagarre et les représailles

La séance de photos volées vire à la castagne. Solide fils cadet d'André, Michel Lefebvre, 27 ans, accompagne les essayeurs du proto. Il s'est retrouvé en face des équipes de journalistes. Comme c'était un sportif, un peu bagarreur, il a essayé de récupérer l'appareil photo, poursuit Alain. Son frère ceinture un reporter, envoie valser le matériel photo d'un coup de pied et tente de s'engouffrer dans une 4 CV de L'Auto-Journal. Dont le conducteur démarre en trombe en repoussant l'assaillant qui tombe à la renverse, s'enorgueillit le compte rendu du n° 51.

Quand L'Auto-Journal sort les premières photos, trois ans avant la révélation du modèle, c'est un véritable séisme, un coup de maître. La réputation du journal est lancée, applaudit Olivier Bernis. Loin de calmer le jeu, le journal entend capitaliser sur l'attente suscitée par celle qui succédera à la vieillissante et non moins mythique Traction Avant. La rédaction récidive deux mois plus tard, dans son numéro de juin 1952, en mettant à la une la toute première esquisse de la dénommée 10 CV Citroën signée René Bellu.

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Les foudres de Citroën

La direction de Citroën rue dans les brancards. Le constructeur dépose plainte pour vol, recel de documents et divulgation de secrets de fabrication. Un juge place en détention provisoire le journaliste Pierre Hersant, frère de Robert, cofondateur du journal, pour deux semaines ! Il y a sans doute erreur sur la personne : Ils l'ont confondu avec son frère, tranche Olivier Bernis. Piteux coup de semonce ? En réalité, le début des ennuis. Les faits et gestes de la rédaction sont épiés, entre auditions régulières à la PJ et filatures de la police secrète de Citroën – des hommes du syndicat maison d'ordinaire préposés à la surveillance du personnel.

Décédé en 2017, à l'âge de 98 ans, le rédacteur en chef, Gilles Guérithault, a témoigné dans ses propres colonnes de la pression alors subie. À plusieurs reprises, sa femme et lui sont interrogés séparément au Quai des Orfèvres. Y compris à une heure avancée de la nuit, lorsque les policiers laissent croire à l'un que l'autre a tout avoué, et inversement. Subterfuge infantile, ironisera Guérithault.

Perquisition et climat de suspicion

Début 1954, nouvelle plainte du constructeur et perquisition d'envergure dans les locaux du journal, boulevard Barbès à Paris. L'Auto-Journal prend ses lecteurs à témoin. Pour ceux qui n'acceptent pas de vivre à genoux : maintenant il faut tout dire !, s'enflamme le numéro de février, décrivant le traitement policier subi jusque dans les rangs des compagnes des collaborateurs.

À deux numéros du journal, le petit appartement de René Bellu, le dessinateur, connaît le même sort. Une fouille minutieuse y est menée sous les yeux de son épouse et de son garçon de 4 ans, relève l'article accusatoire. Je ne connaissais pas ce papier ! J'ai quand même quelques flashs et, oui, je me souviens avoir eu peur que les policiers mettent mon père en prison, confie Serge Bellu, le fils, aujourd'hui âgé de 75 ans.

Le procès et la consécration

Objet principal du litige, la fameuse coupe de moteur six cylindres, dont le plan original aurait échappé à l'étroite surveillance des bureaux d'études, indique un compte rendu d'audience du Monde. Une impression à 50 millions d'anciens francs (983 000 euros), la somme réclamée par le constructeur à titre de dommages et intérêts. Moindre mal, en première instance, Jean-Marie Balestre, directeur de la publication, est condamné à verser 1,5 million d'anciens francs (30 000 euros). Mais toujours pas de nom d'informateur lâché sur la place publique.

Rentrée 1955. Le dénouement est proche. Voici la bombe Citroën, claironne L'Auto-Journal, une plein fer sur la dernière esquisse en date. René Bellu restitue l'épure de la ligne, son profil de squale, et moult détails, du fameux volant monobranche au cornet de clignotant arrière. Magistral. Citroën interdit la vente du journal au Salon de l'Auto par mesure de rétorsion ? Bravache, le journal, sous la manchette numéro interdit au salon, publie dans le numéro suivant une photo de la DS, une vraie, obtenue en sous-main. C'est un carton : 620 000 exemplaires vendus, un record qui tient toujours.

La suite est connue. La présentation de la DS au Salon de l'auto, le 6 octobre, est une formidable déflagration dans le petit monde de l'automobile mondiale. Et légitime l'acharnement de la jeune rédaction de L'Auto-Journal. Ils ont fait monter la mayonnaise. Avec le recul, ça a plus servi Citroën que ça ne l'a desservi, reconnaît Denis Huille. Seule procédure pénale menée à son terme, l'affaire du moteur six cylindres se solde en 1963 par la relaxe de Balestre, les conditions de soustraction des plans n'ayant pas été exactement déterminées, indique l'arrêt de la cour d'appel.

Résultat des courses : si la DS est élevée au rang de mythe automobile, L'Auto-Journal lui doit sa fulgurante prospérité et n'est autre que la première pierre à l'édifice de la Socpresse, l'empire de presse de Robert Hersant, à son firmament dans les années 1990, avec Le Figaro en portefeuille. Jean-Marie Balestre régnera plus de deux décennies sur le sport automobile français et mondial, contribuant à l'essor de la F1. Mitterrand aussi roulera en DS, de son petit nom, la pantoufle, écrit-il dans sa correspondance amoureuse avec Anne Pingeot. Et, s'ils ne sont sans doute plus de ce monde, le ou les précieux indics de L'Auto-Journal ont toujours dormi sur leurs deux oreilles.