L'immeuble de l'Avant-Scène, dans le quartier du Grand Arénas à Nice, aurait dû être livré fin 2023. Trois ans plus tard, ce paquebot de béton est toujours enlisé. Cette avarie immobilière a fait des centaines de naufragés.
Le programme immobilier de l'Avant-Scène à l'arrêt depuis 2023
Il aura suffi de 18 centimètres pour mettre à l'arrêt le méga programme immobilier de l'Avant-Scène à Nice. Ce paquebot de 36 000 mètres carrés de béton, érigé dans le nouveau quartier du Grand Arénas, s'était dangereusement enfoncé dans les sols meubles de la plaine du Var. C'était en mai 2023. Depuis trois ans, le chantier est au point mort. Suspendu à l'expertise judiciaire en cours qui a la double mission de déterminer les causes de cette avarie et trouver une solution technique pour sortir, enfin, de ce bourbier financier. La vie de plusieurs centaines de copropriétaires qui ont acheté, sur plan, des lots au sein de l'Avant-Scène se trouve aujourd'hui toujours enlisée.
« L'impression d'être pris en otage »
Les banques qui ont financé leurs investissements sont de plus en plus pressantes. « Plus de la moitié d'entre nous sommes désormais obligés de rembourser les crédits que nous avons contractés pour acheter un bien dont nous n'avons toujours pas pris possession », déplore Soizic Roquier, l'un des porte-parole du collectif de ces propriétaires lésés qui ont bien du mal à faire entendre leur voix. Y compris sur le plan judiciaire. Pour y voir plus clair, ils avaient demandé à avoir accès à l'expertise en cours. Mais le tribunal judiciaire de Nice les a déboutés. Une décision confirmée en appel. Ces acquéreurs qui ont parfois englouti toutes leurs économies se sentent « pris en otage » d'une situation qui, au fil des mois, devient pour eux « de plus en plus compliquée ». Qu'ils soient retraités en quête d'un complément de revenus pour financer leurs vieux jours ou jeunes actifs qui pensaient avoir trouvé un toit pour installer leur famille, leur quotidien a été bouleversé par l'affaire de l'Avant-Scène.
Anne-Marie et Claude, retraités : « On comptait sur les loyers pour payer les soins »
Anne-Marie, 68 ans, et Claude, 75 ans, habitent en région parisienne. Ils l'avouent : « Nice, on y serait sans doute venu une fois, pour récupérer les clés, mais pas plus… » Ce couple de retraités a acheté une studette dans la résidence étudiante du programme mixte de l'Avant-Scène. « Mon mari a investi sa retraite », témoigne Anne-Marie qui se fait la porte-parole de son conjoint. Claude s'est vu diagnostiquer la maladie de Parkinson il y a quelques années. « Cet investissement c'était pour nous aider à payer les soins et plus tard une maison de retraite adaptée », explique cette ancienne employée d'assurance. Ils comptaient sur les loyers. Mais la construction est à l'arrêt depuis trois ans. La maladie de Claude, elle, n'a fait que s'aggraver. « Ça devient de plus en plus compliqué », souffle Anne-Marie qui décrit un quotidien fait de rendez-vous médicaux, de chutes et de passages aux urgences. « Il a fallu acheter un déambulateur et un fauteuil roulant… On se retrouve en galère en fin de mois », déplore ce couple de retraités qui se pensait à l'abri. Mais près de 100 000 euros de leurs économies ont été engloutis dans l'Avant-Scène. Alors ils vont devoir se résoudre à ce qu'ils voulaient justement éviter : « solliciter les enfants ». Après avoir travaillé toute leur vie, Anne-Marie et Claude ne pensaient pas qu'ils y seraient un jour contraints.
Xavier, en recherche d'emploi : « Je ne dors plus que 3 heures par nuit »
Xavier (le prénom a été modifié) a 51 ans. Il vit en Normandie. Il y a quelques années, « suite au décès d'un parent », il a touché un petit héritage. Cet argent, c'est à Nice qu'il l'a placé, dans le programme immobilier de l'Avant-Scène. « Le groupe Valority m'a démarché pour me proposer d'investir dans le programme Campus Riviera [la résidence étudiante], témoigne cet autre acquéreur. C'était en défiscalisation et donc plutôt intéressant… » Du moins sur le papier. Car aujourd'hui, Xavier se retrouve à « devoir sortir 360 euros tous les mois ». Pour rembourser le crédit. Et cet informaticien qui s'est retrouvé depuis au chômage avoue « le sentir passer ». « Fin août, mes aides à l'emploi vont s'arrêter », annonce-t-il gravement. « Je n'aurai plus le choix. Si je ne retrouve pas un boulot d'ici là, je ne sais pas comment je vais pouvoir rembourser mon crédit. » Sauf que Xavier, qui a repris une formation, avoue avoir bien du mal à se concentrer. « Je ne dors plus que 3 heures par nuit. » Il se sent « isolé » et « désemparé » : « avec tout ce jargon juridique et technique », il avoue avoir du mal « à comprendre ce qui se passe vraiment ». D'autant plus que Valority est désormais aux abonnés absents : « Ils ne me répondent même plus ». Difficile dans ces conditions de « voir le bout du tunnel ». Le Normand craint que ce sera long : « J'ai ce fil à la patte pour les 15 prochaines années… Et tout le temps que j'ai perdu, la dégradation de ma santé qui en a découlé, eux ne seront jamais réparés. »
Alex, père de famille niçois : « On devait faire le deuxième, on a mis en suspend nos projets… »
Alex et sa compagne ont acheté, « sur plan », un T3 à l'Avant-Scène en avril 2021. « Dans le but d'y faire notre résidence principale », explique ce Niçois de 38 ans. Le couple avait déjà acheté un appartement en VEFA. « Ça s'était bien passé. » Il visait plus grand : « 70 mètres carrés avec une jolie terrasse ». Pour cela, cette famille a investi 320 000 euros dont l'essentiel à crédit. Désormais ils vivent avec cette « épée de Damoclès » au-dessus de la tête. « Tous les six mois il faut demander à la banque un nouveau report, pour ne pas avoir à payer en plus du loyer les échéances du prêt. Ce n'est jamais acquis. À chaque fois nos comptes sont passés en revue. Il faut qu'on soit nickel pour que la demande ait une chance d'être acceptée. Pas le droit au moindre écart. On se sent comme mis sous tutelle », déplore ce père de famille qui a dû « mettre en pause » ses « projets de vie » pour tenir compte de cette réalité financière : « Le projet professionnel de mon épouse et une seconde naissance ». Ce Niçois se sent lui aussi bien seul. « C'est fou que depuis 2023 on n'ait pas eu une seule réunion officielle avec les élus de la Métropole », déplore-t-il. « On a été parmi les premiers à investir dans ce nouveau quartier, à y croire, voilà le résultat… »
Le difficile combat judiciaire des acquéreurs
Près de 120 copropriétaires de l'Avant-Scène se sont regroupés au sein d'un collectif. Pour tenter de peser dans ce combat inégal qui relève du « pot de terre contre le pot de fer ». Ils ont mandaté deux avocates toulonnaises pour faire valoir leurs droits. Car pour eux, la justice ne les reconnaît pas comme partie prenante à la procédure en cours au prétexte qu'ils ont signé un contrat de VEFA. Ils n'ont donc pas accès à l'expertise judiciaire qui a été mandatée pour définir les causes de ce sinistre. À défaut de pouvoir participer aux réunions, ces investisseurs avancent pour ainsi dire à l'aveugle.
« On marche sur des œufs »
Beaucoup pensaient qu'il leur suffirait de dénoncer les contrats de vente qu'ils ont signés avec le promoteur du projet. Mais Maîtres Jacqueline Marolleau et Marion Taupenas leur déconseillent de s'aventurer dans cette voie hasardeuse. « S'ils ont effectivement toutes les chances de gagner, il est peu probable qu'ils récupèrent pour autant leur investissement. Car l'argent a été investi dans la construction », expliquent les deux avocates qui avouent « marcher sur des œufs ». C'est pour cela qu'elles viennent d'introduire un pourvoi en cassation pour qu'enfin on les autorise à intervenir dans le cadre de l'expertise. Et ainsi rechercher toutes les responsabilités qui ont conduit à ce fiasco immobilier. Y compris, éventuellement, du côté de la métropole niçoise qui a délivré les permis de construire de l'Avant-Scène.



