Le Rassemblement national (RN) n'est plus seulement le parti des déclassés et des oubliés de la mondialisation. Une étude récente du Cevipof, publiée en mars 2025, révèle une transformation sociologique profonde de son électorat. Désormais, les cadres et professions intellectuelles supérieures représentent 18 % des intentions de vote pour le RN, contre 9 % en 2017. Ce phénomène, qualifié d'« embourgeoisement », interroge sur la stratégie de normalisation menée par Marine Le Pen.
Une progression chez les catégories aisées
Selon l'enquête, le RN séduit particulièrement les diplômés du supérieur et les résidents des zones périurbaines aisées. « Il y a une vraie dynamique de conquête dans les catégories socioprofessionnelles supérieures », analyse Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l'extrême droite. Les intentions de vote chez les cadres ont bondi de 12 points en cinq ans, tandis que chez les ouvriers, la progression est plus modeste (+5 points).
Ce changement s'accompagne d'une évolution du discours du parti, axé davantage sur le pouvoir d'achat et la sécurité que sur l'immigration. « Le RN cherche à capter un électorat plus urbain, plus diplômé, en attente de réponses concrètes », explique Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos. Cependant, cette stratégie comporte des risques : « L'électorat populaire historique pourrait se sentir délaissé », prévient-il.
Des bastions ouvriers fragilisés
Dans les anciens bastions ouvriers, comme le Nord ou l'Est, la progression du RN est moins marquée. « Le parti perd un peu de son ancrage populaire au profit d'un électorat plus bourgeois », constate le sociologue Sylvain Crépon. Les scores dans les communes rurales et les petites villes restent élevés, mais la croissance s'essouffle.
Pour Marine Le Pen, citée dans l'étude, cette diversification est une bonne nouvelle : « Nous devenons un parti de rassemblement, capable de parler à tous les Français. » Mais certains cadres du parti s'inquiètent d'une dilution de l'identité frontiste. « Il faut rester fidèle à nos racines, sinon on perd notre âme », confie un député RN sous couvert d'anonymat.
Un impact sur les législatives à venir
Ce virage sociologique pourrait avoir des conséquences électorales. Selon un sondage Harris Interactive, le RN obtiendrait 28 % des voix aux prochaines législatives, avec une progression notable dans les circonscriptions urbaines. « Le RN devient un parti de gouvernement, avec un électorat plus composite », analyse le politologue Pascal Perrineau.
Reste à savoir si cette embourgeoisement est durable. « La crise économique pourrait renforcer l'électorat populaire traditionnel », nuance Brice Teinturier. En attendant, le RN cultive son image de parti « nouveau », capable de séduire au-delà de son socle historique.



