Jean-Luc Mélenchon a-t-il réellement déclaré, lors d'un meeting à Marseille, que ses parents ont été « enterrés à la fosse commune » ? Oui, et cette affirmation, peu relayée par les grands médias, a provoqué un buzz sur les réseaux sociaux, où certains crient au « faux » ou à l'ingratitude filiale.
Un récit personnel controversé
Une fois de plus, la vie personnelle de Mélenchon devient un sujet d'intérêt public, même si l'on doit prendre des précautions que lui-même ne prend pas. En mettant en avant ses « origines », le leader insoumis braque les projecteurs sur son dilemme le plus intime : comment séduire à la fois l'électorat issu de l'immigration maghrébine, héritier de la décolonisation, tout en étant un fils de colons ayant grandi à Tanger ? Deux solutions : le nier ou le faire oublier.
La stratégie de la post-vérité
Mélenchon semble avoir opté pour l'invraisemblable, selon ses détracteurs. Lors de son premier meeting en tant que candidat à la présidentielle de 2027, il a raconté que des Français l'avaient traité de « bougnoule » après son retour en France. « Ma vie comme la vôtre », a-t-il répété, expliquant que ses parents « n'étaient pas des colons » et que, « arrivés pauvres, ils sont morts pauvres et sont enterrés à la fosse commune ».
Certains rappellent que ses parents sont décédés en 2006 et 2007, alors qu'il était sénateur depuis vingt ans, avec une indemnité confortable. Mais cela suffit-il à le démentir ? À peine. À l'ère de la post-vérité, Mélenchon semble miser sur des électeurs émotifs, porteurs d'une douleur, mais assez naïfs pour avaler une prouesse de scène.
Des origines coloniales bien documentées
Mélenchon est pourtant le petit-fils de colons. Côté paternel, un grand-père né en Espagne, une grand-mère née à Sidi Bel Abbès, tous deux installés en Algérie. Côté maternel, un grand-père venu de Valence, une grand-mère née à Guyotville, d'origine sicilienne. Une généalogie bien ancrée dans le mouvement colonial : migrations, installation dans les colonies, ascension sociale par l'Empire. Ses parents, l'un receveur des PTT né à Oran, l'autre institutrice née à Staoueli, ont choisi de partir au Maroc par fonction, bénéficiant du système colonial. C'est à Tanger, alors zone internationale, qu'est né le futur fossoyeur de ses parents, en 1951, dans une ville marquée par les hiérarchies coloniales.
La preuve par la fosse
Tout cela est accessible, démontrable et ne souffre d'aucune ambiguïté, sauf pour Mélenchon lui-même. Dans une sphère qui proclame la fin du porte-parolat au nom des communautés – la fin de la représentation des « immigrés » et des musulmans de France par quelqu'un qui a été le produit de la colonisation et qui n'est pas musulman –, Mélenchon devine peut-être, dans l'inquiétude, sa péremption.
Son péché de naissance est irréparable au regard de cette pureté d'origines qu'il réclame comme une vertu et un droit à faire sa propre politique. Et pourtant, c'est là que se trouvent l'impasse et la clé. L'impasse, car le leader des Insoumis ne peut pas refaire l'Histoire : il est un produit de cette colonisation dont il exacerbe le souvenir amer pour générer du pouvoir, tout en se faisant porte-parole d'une identité surfaite, d'un communautarisme mémoriel.
Comment réparer sa naissance ?
Qui mieux qu'un enfant français ayant grandi à Tanger peut comprendre et saisir la valeur électorale d'un ex-colonisé ou d'une main-d'œuvre venue de l'histoire coloniale ? Ce fut la grande illumination mélenchonienne : les ex-colonies sont aussi pourvoyeuses de richesse électorale que les colonies l'étaient de richesse matérielle.
À l'ère des réseaux sociaux, Mélenchon a conclu que rien n'empêche d'aller vers l'extrême, la vérité n'étant plus qu'une convention bourgeoise.
Sauf que le paradoxe est impossible à résoudre : Mélenchon est un produit de cette colonisation. Il ne l'a pas choisie, mais il a choisi de jouer sur cette corde et, aujourd'hui, il va jusqu'à la fabulation, dit-on, à sa propre mémoire. Qu'importe ! Ses électeurs sont supposés peu regardants. Il ne réalise pas, cependant, que, dans une certaine culture maghrébine, le plus grand crime n'est pas de croire ou de ne pas croire en Dieu, mais de laisser ses parents se faire enterrer dans une fosse commune. Là où l'honneur se mesure à la sépulture, l'image du fils prospère qui abandonne ses morts à la fosse touche à l'impardonnable.
Avec les arguments du RN
Que comprendre de cette légende ? Mélenchon a opté pour le trumpisme dur. À l'ère des réseaux sociaux, il a conclu que rien n'empêche d'aller vers l'extrême, la vérité n'étant plus qu'une convention bourgeoise. Il commence aussi à comprendre la contradiction réelle de sa démarche. Comment survivra-t-il lui-même à ce communautarisme, puisqu'il ne peut pas en faire partie ? On peut devenir communiste après avoir été bourgeois, mais comment refaire sa naissance pour renaître en colonisé quand on est né dans une famille de colons ? Il invente alors une théorie bancale des bons et des mauvais colons. La colonisation était mauvaise, dit-il, il la dénonce, il en est le fils malgré lui, et ses parents étaient de « bons colons », pris dans une mauvaise histoire.
Mais n'est-ce pas exactement ce qu'on reproche à une partie de l'opinion française qu'on classe à l'extrême droite, accusée de blanchir l'histoire coloniale ? Mélenchon en appelle au souvenir de la colonisation chez l'immigré tout en restant le fils du colon qui a grandi à Tanger sous la sécurité du salariat de deux fonctionnaires. Et, dans le même temps, il se proclame le bras vengeur de cette communauté contre le système qui l'a fait naître.
Le leader des Insoumis dit avoir enterré ses parents dans une fosse commune. Peut-être est-ce là le véritable centre de gravité : toute sa vocation procède d'un conflit intime. La scène primitive, freudienne, serait cette image recomposée des tombes parentales, quelque part entre la honte sociale et la réinvention symbolique.



