Traversées mortelles vers l'Espagne : le business sordide des passeurs et des dépouilles
Traversées mortelles vers l'Espagne : le business des passeurs

Le rêve européen noyé dans les eaux d'Almeria

Comme des lucioles éphémères, des lumières scintillent le long des côtes escarpées de la province d'Almeria, dans le sud de l'Espagne. L'heure de la délivrance semble avoir sonné pour les 69 Algériens qui ont embarqué deux heures plus tôt depuis la région d'Oran, après avoir chacun payé 1,5 million de dinars, soit environ 9 800 euros. Mais à 25 mètres du rivage, les passeurs ordonnent brutalement aux passagers de sauter par-dessus bord et de continuer la traversée à la nage.

Neuf vies englouties à quelques mètres du rivage

Avec leurs Phantom, des bolides des mers de 500 chevaux, les passeurs veulent repartir au plus vite pour éviter la police et récupérer d'autres candidats au voyage vers Almeria, Ibiza ou les Baléares. Tout le monde doit donc se jeter à l'eau, malgré les dangers évidents. Sans gilet de sauvetage et ne sachant pas nager, neuf passagers âgés de 16 à 19 ans se noient dans les minutes qui suivent. Ils meurent à une vingtaine de mètres seulement de cet eldorado européen dont ils avaient tant rêvé.

Ce nouveau drame ordinaire de l'immigration clandestine illustre la réalité quotidienne des côtes espagnoles, où des dizaines de jeunes, d'adultes, de femmes et même de bébés débarquent chaque jour tandis que les propriétaires des bateaux font fortune. Pour cette traversée mortelle, les deux Phantom ont permis à leurs propriétaires d'empocher environ 670 000 euros, selon nos informations.

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L'ampleur du phénomène migratoire

Selon Frontex, l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, 4 099 Algériens sont arrivés sur les côtes espagnoles entre janvier et juillet 2025. Un décompte effectué à partir de données maritimes indique qu'environ 5 000 autres y auraient débarqué entre le 1er août et le 25 novembre de la même année. Face à cette pression migratoire, le gouvernement espagnol a lancé mardi 14 avril un plan de régulation de plus de 500 000 travailleurs sans papiers, dont des milliers d'Algériens.

Dès l'annonce de cette décision, les consulats d'Algérie à Alicante et Barcelone ont été pris d'assaut par des milliers d'Algériens cherchant à obtenir l'extrait de casier judiciaire indispensable à une régularisation. À Alger, de longues files se sont formées devant le siège du ministère des Affaires étrangères, où les proches de ces clandestins tentent de signer des procurations pour obtenir ce sésame. Entre-temps, la fuite vers l'Espagne continue : 500 Algériens sont arrivés sur les côtes espagnoles en quelques jours seulement.

Le téléphone qui raconte les drames de l'immigration

Dans un café d'Almeria, Francisco José Clemente Martin fait défiler les photos de ces neuf enfants morts et les messages désespérés de leurs proches qui le supplient de leur donner des nouvelles. « Comment leur annoncer que leurs dépouilles, récupérées par la protection civile, gisent dans la morgue d'Almeria ? », s'interroge ce jeune homme de 28 ans, qui documente méticuleusement les arrivées des bateaux chargés de clandestins.

Environ 360 000 personnes suivent sa page Facebook, majoritairement des Algériens, pour tenter de comprendre ce qu'il est advenu des naufragés. Durant notre entretien de deux heures, Francisco José Clemente Martin a reçu sur son smartphone plus de 300 messages de personnes en quête de nouvelles de leurs proches. Son téléphone est devenu une véritable encyclopédie de l'immigration clandestine et de ses drames.

« Parmi ceux qui m'écrivent régulièrement, il y a une mère originaire de Chlef, à 200 kilomètres à l'ouest d'Alger, dont le fils a disparu en 2006 au large d'Alicante. Elle le cherche encore, vingt ans après », confie-t-il avec émotion.

Le sordide commerce des dépouilles de migrants

Mais ce n'est pas tout. Voilà plusieurs mois que cet ancien militant d'une ONG est embarqué dans une affaire particulièrement sordide de commerce de dépouilles de migrants. Tout a débuté en mars 2024, quand le ministère de l'Intérieur espagnol a annoncé le démantèlement d'un réseau de trafiquants qui demandaient à des familles de disparus algériens des sommes considérables d'argent contre l'identification des cadavres de leurs proches.

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Dénommée Opération Dakhiras, l'enquête du pôle judiciaire du tribunal de Carthagène a débouché sur l'inculpation de 14 personnes. Parmi elles figurent deux directeurs de pompes funèbres et celui d'un institut de médecine légale. Avec leurs complices présumés, ils sont poursuivis pour atteinte au respect des personnes décédées, escroquerie, appartenance à une organisation criminelle, falsification de documents et corruption.

Des familles en deuil exploitées

En proie au deuil et au chagrin, dans l'impossibilité d'obtenir un visa vers l'Espagne pour entamer ces procédures, dans l'ignorance de la langue ou encore des lois espagnoles, des familles ont accepté de payer entre 3 000 et 10 000 euros afin de recevoir des photos permettant d'identifier leurs défunts et de les rapatrier.

À la tête de ce réseau, un certain Rachid Sahli, ressortissant marocain établi en Espagne et gérant d'une entreprise de pompes funèbres spécialisée dans le rapatriement des dépouilles vers le Maghreb. Lors de perquisitions menées à son domicile et dans les locaux de son entreprise, la Guardia civil a notamment découvert 65 000 euros en liquide, trois voitures de luxe, des documents consulaires et des photos de dépouilles de migrants.

Les magistrats le soupçonnent de se faire passer pour un membre des consulats algériens et marocains d'Alicante afin de convaincre les familles endeuillées de lui faire confiance. Contacté par nos soins, son avocat Jorge Novella n'a pas donné suite à nos sollicitations.

Les complicités au cœur du système

L'autre acteur clé du réseau serait Rafael Banon Gonzalez, un ancien conseiller auprès du ministre de la Justice. Dans une réquisition en date du 30 septembre 2024, le juge en charge du dossier qualifie cet ex-directeur de l'institut de médecine légale de Murcie de « facilitateur » et de « fournisseur » d'informations et de photos aux pompes funèbres afin d'accélérer l'identification des corps « à des fins lucratives et criminelles ».

Ces informations et ces photos, précise l'instruction, ont été fournies sans les autorisations judiciaires nécessaires. Gonzalez est également accusé d'avoir servi d'intermédiaire entre ces instituts de médecine légale et le Centre international pour l'identification des migrants disparus, une ONG dont la directrice, Marie-Ange Colsa, est également poursuivie dans le cadre de cette affaire.

Cette dernière est soupçonnée d'avoir « dirigé et coordonné l'envoi massif de certificats, de rapports de police, de photographies complètes des corps et de documents ». La justice l'accuse d'avoir fourni « des informations précieuses aux pompes funèbres en échange de virements et autres cadeaux ». Contactée par nos soins, Marie-Ange Colsa balaie ces accusations et affirme continuer son travail avec sérénité au sein de son ONG.

Les témoignages des survivants

Djamel : « J'ai déboursé 900 000 dinars pour payer ma place »

Djamel, ancien candidat au départ, nous a fixé rendez-vous sur la terrasse d'un bar de Roquetas de Mar, à Almeria. Cet Algérois est arrivé ici juste après la chute du régime du président Bouteflika, en 2019. « J'ai déboursé 900 000 dinars, environ 6 000 euros, pour payer ma place sur un bateau », retrace-t-il. « Six ans après, j'ai régularisé ma situation et acheté une maison où j'accueille des compatriotes qui arrivent par bateau. La plupart d'entre eux ne s'éternisent pas ici, car leur destination finale est la France. »

Le réseau par lequel il est passé est dirigé par un colosse bodybuildé d'une quarantaine d'années. Son nom ? « El Hadj », se souvient Djamel. C'est en réalité le faux patronyme, toujours le même d'ailleurs, qu'arborent les têtes de réseaux afin de rester dans l'ombre. Jamais de nom, ni d'adresse ou de téléphone ! Djamel poursuit son récit. Avant son départ, il a été confiné dans un appartement pendant un mois avec les autres passagers. Puis tout le monde a été transporté vers une crique, non loin d'Oran. Les gendarmes, pourtant présents, ont fermé les yeux. Après sept heures de navigation, le voyage était terminé.

Lamia : « Si c'était à refaire, je n'hésiterais pas une seconde »

Une autre ex-passagère d'une de ces dangereuses embarcations, Lamia, nous a donné rendez-vous dans un café situé face à l'Alcazaba de Malaga. « Je savais que mes enfants allaient s'enfuir un jour vers l'Europe », témoigne-t-elle. « Dans cette prison à ciel ouvert qu'est devenue l'Algérie, ils n'ont aucun avenir. Plutôt que de mourir d'angoisse ou de chagrin de les voir partir ou disparaître en mer, nous avons décidé mon mari et moi de partir ensemble. Ou nous coulerons tous ensemble ou nous réussirons ensemble. »

Lamia et sa famille sont donc parties de Mostaganem, en Oranie, moyennant 3 000 euros par personne. La traversée a été mouvementée. Dix avaries de moteur, une mer démontée, le soleil qui les brûle… La traversée a duré dix-sept heures. Dix-sept heures d'angoisse. « J'ai failli tuer mes enfants en décidant de prendre la mer », souffle Lamia. « Pourtant, si c'était à refaire, je n'hésiterais pas une seconde. » Cette nuit où ses quinze clients ont cru chavirer tant la houle était forte, le passeur a empoché 45 000 euros.

La fortune colossale des passeurs

Mais ce n'est rien à côté de ce que les cadors du secteur peuvent gagner. Un autre « El Hadj », qui se fait passer pour un promoteur immobilier, a tiré de cette activité louche une fortune considérable. Militaires, garde-côtes, police, gendarmerie… cet habitué des hôtels de luxe d'Oran arrose tout le monde. Avec six navires Phantom, qui valent environ 500 000 euros pièce, il engrange chaque mois des dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires.

« Les garde-côtes se battent pour être de service de nuit lorsque ses Phantom prennent la mer », raconte un familier de ce monde interlope. « Tout le monde veut sa part du gâteau. » Lundi 23 février, trois d'entre eux ont encore fait débarquer quarante Algériens sur une plage de Murcie, perpétuant ainsi ce cycle infernal de désespoir et de profit.

Ce système complexe et profondément corrompu continue de prospérer sur la détresse humaine, transformant le rêve européen en cauchemar pour des milliers de personnes tandis que quelques-uns s'enrichissent scandaleusement. La tragédie des neuf jeunes noyés à quelques mètres du rivage n'est que la partie visible d'un iceberg bien plus vaste et plus sombre.