Immigration : Ruffin bouscule la gauche, le débat s'invite dans la présidentielle
Immigration : Ruffin bouscule la gauche, le débat s'invite

Source de préoccupation majeure, l’immigration s’annonce comme l’un des thèmes centraux de la prochaine présidentielle. Et c’est, de façon surprenante, à gauche qu’elle vient de faire irruption. Le 28 avril sur France 2, François Ruffin, député passé par La France insoumise et possible candidat en 2027, s’est dit « hostile à l’immigration pour le travail » et a dénoncé le « plan d’importation massive de main-d’œuvre étrangère que programme (…) le Medef ». Des propos vivement critiqués par le reste de la gauche française, au moment même où une large partie des gauches européennes, du Danemark à l’Allemagne en passant par la Suède et la Grande-Bretagne, opèrent un net tournant restrictif sur les questions migratoires.

Directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, auteur d’Immigrations, mythes et réalités (Fayard), Nicolas Pouvreau-Monti revient pour Le Point sur la réalité de l’immigration de travail, ses effets sur les salaires, la productivité et les comptes publics. Il évoque aussi, plus largement, les enjeux liés à la question migratoire, à l’approche de l’élection présidentielle 2027.

Une séquence qui révèle les fractures de la gauche

Le Point : Les propos de François Ruffin hostiles à l’immigration de travail vous ont-ils surpris ? Que dit cette séquence du rapport de la gauche à l’immigration ?

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Nicolas Pouvreau-Monti : François Ruffin poursuit sa stratégie de long cours : essayer de renouer le lien entre la gauche et les classes populaires. Or, sur peu d’autres sujets que l’immigration ce lien a-t-il été rompu de manière aussi nette. Mais le plus frappant, ce sont moins ces propos que la réaction du reste de la gauche. Marine Tondelier, notamment, qui lui a reproché d’aller sur « les sujets de l’extrême droite ». Lorsque l’on se penche sur les enquêtes d’opinion, 67 % des électeurs écologistes considèrent que l’immigration de travail a pour effet de faire pression à la baisse sur les salaires.

Dans une même enquête Ifop, 39 % de cet électorat estiment que « l’accueil d’immigrés supplémentaires n’est pas souhaitable »... Est-ce à considérer que près de 40 % des électeurs écologistes sont acquis aux thèses de « l’extrême droite » ? Cela veut peut-être simplement dire que le débat ne se pose pas en ces termes simplistes au sein de la société française.

L’impact réel de l’immigration sur les salaires

François Ruffin met-il le doigt sur une réalité quand il dit que cette immigration pèse sur les salaires ?

Son constat ne relève pas du seul positionnement politique. L’impact de l’immigration sur le marché du travail, et notamment sur les métiers les moins qualifiés, est attesté par les études universitaires disponibles, en particulier les plus récentes. Pour être précis : l’immigration ne tire pas à la baisse les salaires de manière générale. Son impact est différencié selon la structure des métiers. Une immigration de travail nombreuse et peu qualifiée a un impact dépressif sur les salaires des travailleurs déjà présents sur le marché du travail qui sont eux-mêmes peu qualifiés – ouvriers ou employés – et qui se trouvent ainsi en concurrence directe avec cette immigration.

Évidemment, elle n’a pas d’effet du même ordre sur les cadres, où l’on observe plutôt un effet de complémentarité. Le parallèle que François Ruffin fait avec l’industrie est intéressant. L’automobile française a beaucoup recouru à une immigration de travail peu qualifiée dans les années 1960-1970. Cela a contribué à maintenir des salaires relativement bas mais aussi à retarder l’amélioration de la productivité. Aujourd’hui, l’archétype des effets de l’immigration de travail, ce sont les livreurs à vélo : moins de la moitié du Smic horaire, 98 % d’immigrés, clandestins aux deux tiers... Quand on prétend lutter contre le « monde d’Uber », on ne peut détourner les yeux de cette réalité.

Une position ambivalente au sein de la gauche européenne

Il y a pourtant quelque chose d’ambivalent dans cette séquence : ailleurs en Europe, la gauche accepte plutôt l’immigration de travail et durcit le ton sur celle familiale ou d’asile. Ruffin semble faire l’inverse…

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On retrouve ici, mais à fronts inversés, le genre de contradiction qu’on a aussi dans le bloc central. On entend beaucoup ces derniers temps, chez Gabriel Attal ou Édouard Philippe par exemple, un discours qui consiste à dire qu’il faut réduire certains canaux d’immigration, notamment familiale, mais recourir davantage à l’immigration de travail. Chez François Ruffin, c’est l’inverse : l’immigration de travail, c’est mal parce que ça pèse sur les salaires, mais on resterait ouvert à d’autres formes d’immigration.

Dans les deux cas, il y a une forme de double pensée. Les différences entre ces immigrations sont bien souvent illusoires. Il n’y a jamais d’immigration de travail sans immigration familiale – nous venons d’ailleurs de marquer les 50 ans du décret sur le regroupement familial. Quant aux bénéficiaires du droit d’asile : même s’ils n’entrent pas officiellement dans notre pays pour le travail, ils n’en deviennent pas moins cette même main-d’œuvre nombreuse et peu qualifiée que condamne Ruffin. L’armée de réserve qu’il ne veut pas importer par l’immigration de travail, il l’importera par une immigration « humanitaire ».

Le bilan du macronisme : une immigration économique en recul

Le macronisme n’a cessé de vouloir une immigration plus choisie, plus économique. Or, dans les chiffres, ce n’est pas vraiment le bilan qu’ils affichent. Comment l’expliquez-vous ?

C’est pire que cela : l’immigration strictement économique est la seule catégorie qui a reculé l’an dernier, de l’ordre de 13 %, au milieu d’une année record pour les flux migratoires. Les raisons sont connues. Une part des autres flux migratoires occupent les postes qu’auraient occupés les immigrés économiques peu qualifiés. Et sur cette immigration strictement professionnelle, on surestime les besoins de notre économie, qui ne sont pas massifs. Si l’on s’en tient aux définitions de l’Insee : il y a près de 4,5 millions de personnes dans notre pays qui sont aujourd’hui soit au chômage, soit dans le « halo » du chômage.

Pour financer les retraites, « L’immigration n’est pas une solution à long terme ».

Nicolas Pouvreau-Monti : Le recours à l’immigration de travail ne résout pas ce sous-emploi structurel, il contribue au contraire à l’entretenir. C’est une forme de morphine. Qui va de pair avec une forte immigration familiale, issue de pays où l’insertion des femmes sur le marché du travail est très faible. Quand on regarde les secteurs qui emploient le plus d’immigrés, on trouve les employés de maison, les ouvriers non qualifiés du BTP, le gardiennage et la sécurité privée. Nous parlons donc de secteurs peu productifs, abrités de la concurrence internationale, qui profitent d’une main-d’œuvre peu chère – et font payer à la collectivité une partie des coûts associés, via la prime d’activité ou les prestations sociales…

Une dépendance qui entrave la modernisation

A-t-on réellement besoin de cette immigration de travail ? Ou est-ce encore un mythe, notamment au regard de la démographie et des retraites ? Dans certains secteurs, l’immigration est devenue une dépendance, c’est certain. Mais une dépendance créée au détriment des équilibres macroéconomiques de la société française. Elle permet aussi de se dispenser de préparer la révolution technologique qui vient. La dynamique de long terme d’une économie, c’est de réduire l’intensité en main-d’œuvre et d’augmenter la productivité. Autrement dit, d’apprendre à faire plus avec moins. La Chine, par exemple, installe à elle seule la moitié des robots industriels du monde. Elle robotise à fond, très incitée par l’État. À l’inverse, le restaurateur qui décide pendant des années d’embaucher des plongeurs bangladais sous-payés, souvent en situation irrégulière, ne fera pas le choix d’acheter une machine qui fait la plonge, qui pourtant serait amortie et rentable à long terme. Et qui dispenserait, au passage, la société de prendre en charge les coûts associés à cette immigration.

L’idée selon laquelle on aurait un besoin massif, évident, presque fatal, d’immigration de travail me paraît donc erronée. Elle sert souvent à masquer un refus de traiter les problèmes de salaires, de productivité et d’investissement. Il faut baisser l’offre de travail sur certains secteurs pour faire monter les salaires et les rendre davantage attractifs. C’est le rôle de ces secteurs que de payer correctement leurs salariés, plutôt que de compter sur la société pour compenser les bas salaires par les prestations sociales. Et parallèlement, il paraît important de réformer notre système social pour rendre moins confortable le maintien durable dans le chômage ou l’inactivité. Il existe malheureusement aujourd’hui un choix rationnel en faveur d’un chômage durable, pas si mal payé, plutôt que des métiers mal payés.

L’immigration et les retraites : une illusion démographique

Qu’en est-il du recours à l’immigration pour financer les retraites, qu’a défendu encore récemment Jean-Luc Mélenchon ?

Il existe un consensus scientifique sur le fait que l’immigration n’est pas une solution à long terme. Il y a 25 ans, un rapport des Nations unies a estimé ce que devait être la migration nette requise dans les pays développés pour maintenir le ratio âge retraité / âge actif stable sur le demi-siècle qui venait. Le résultat était un flux exponentiel. Dans le cas de la France, cela aurait impliqué une immigration nette de 90 millions de personnes… Puisque les immigrés vieillissent, et qu’il faut alors de nouveaux immigrés pour payer leurs retraites. Il s’agit en réalité d’une pyramide de Ponzi démographique. Par ailleurs, l’immigration dans notre pays a un taux d’emploi nettement inférieur à celui des natifs.

Seuls 43 % des immigrés extra-européens en âge actif entrés sur le territoire ces 5 dernières années occupent un emploi. C’est 25 points de moins que la population générale. Non seulement cette immigration ne finance pas le système de retraite, mais elle est très loin de financer les prestations sociales dont elle bénéficie. Selon l’OCDE, le « ratio budgétaire » entre les recettes publiques apportées par les personnes immigrées en France et les dépenses publiques qui leur sont affectées est déficitaire de 14 points. C’est le troisième plus mauvais en Europe. Il n’y a pas de scénario réaliste dans lequel notre immigration puisse soutenir à long terme les comptes publics.

L’assimilation en question

L’assimilation est-elle encore possible aujourd’hui en France ? Oui, elle est évidemment toujours possible, dans le sens où elle a toujours relevé d’un choix individuel des étrangers et des immigrés, y compris à l’époque où elle était la norme sociale et politique majoritaire. On en revient au cas des Italiens arrivés entre 1870 et 1940, dont les deux tiers sont repartis. Ceux qui sont restés ont fait le choix délibéré de l’assimilation. Mais il y a aujourd’hui deux éléments qui rendent les choses plus difficiles. D’abord la dynamique démographique. Le nombre de naissances dont les deux parents sont eux-mêmes nés en France a baissé de 28 % depuis l’an 2000, là où le nombre de naissances dont les deux parents sont nés hors de l’Union européenne a augmenté de 73 %. On a maintenant un tiers des naissances qui sont, chaque année, issues d’au moins un parent né hors de l’UE. Quand on a une démographie native qui se rétracte et une démographie issue de l’immigration qui est très dynamique, la pente naturelle n’est pas nécessairement celle de l’assimilation.

Ensuite, il y a la question du profil culturel de l’immigration, qui reste un tabou. La France reçoit une immigration plus divergente culturellement qu’ailleurs en Europe, sur des métriques assez claires – par exemple le rapport aux droits des femmes, le niveau d’éducation ou encore la confiance interpersonnelle. Cela rend aussi la question de l’assimilation plus difficile.

L’exemple espagnol : régularisation et conséquences

Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a annoncé la régularisation de 500 000 clandestins. Quelles peuvent être les conséquences pour le reste de l’Europe, et pour la France en particulier ?

Clairement, cela révèle les défaillances structurelles de l’espace Schengen, où un État tout seul impose non pas ses choix, mais les conséquences de ses choix à l’ensemble de la zone. Un titre de séjour accordé en Espagne vaut liberté d’entrée en France et dans l’ensemble de l’espace Schengen. Cela ne vaut pas liberté d’installation, on ne peut normalement rester plus de 90 jours. Mais on sait qu’il y a une frontière très fine entre immigration régulière et irrégulière, et qu’une bonne moitié des clandestins en France sont entrés de manière régulière avant de se maintenir indûment sur le territoire. Il peut donc y avoir un effet sur la France, même s’il est difficile de faire des projections, notamment parce qu’une part importante des régularisés en Espagne sont des Latino-Américains qui ont plutôt vocation à y rester.

L’effet prévisible, en revanche, est un effet politique dans le débat public. L’exemple espagnol est devenu un poncif à gauche, comme si ce pays se portait bien grâce à l’immigration et comme si les régularisations répondaient à un besoin massif de main-d’œuvre. Or, l’Espagne a le deuxième taux de chômage le plus élevé de l’Union européenne, et sa situation économique est loin d’être au beau fixe. Le besoin de main-d’œuvre dans un pays qui a un tel chômage est en réalité limité.

Reprendre la main sur les flux migratoires

À la fin de votre livre, vous dites qu’il ne faut surtout pas nourrir le fatalisme. Que répondez-vous à ceux qui disent qu’il est trop tard ?

Ce qui est certain, c’est qu’il y a eu un certain nombre d’erreurs politiques majeures, et que la société française a changé d’une façon qui est en partie irréversible. On ne reviendra pas à la France des années 1960, si c’était l’aspiration de certains. En revanche, les choix politiques que l’on fait aujourd’hui auront un impact décisif sur ce que sera la société française en 2050 et en 2100. La question des flux est encore complètement à la portée d’une reprise en main politique. Les décisions politiques peuvent avoir un effet fondamental, tant sur le nombre que sur le profil des flux migratoires. Le Danemark a vu, en dix ans, son nombre de demandes d’asile baisser de 90 %, pendant qu’elles doublaient en France.

Les choix politiques produisent donc des résultats. Même sur les grandes masses comme le droit d’asile et l’immigration familiale, qu’il faudra réformer aux niveaux constitutionnel ou européen : c’est lourd, mais ce n’est pas impossible. Et de toute façon, on n’a pas d’autre choix que d’essayer de faire quelque chose. Si l’on veut relever le défi de l’intégration ou de l’assimilation, si l’on veut maintenir la cohésion sociale dans un pays où plus de 30 % des naissances sont issues d’au moins un parent né hors de l’Union européenne, il faut reprendre la main sur les flux. Et il ne faut pas non plus s’interdire une politique des stocks, alors qu’on renouvelle désormais quasiment un million de titres de séjour par an – le nombre total de permis de séjour en circulation ayant doublé depuis vingt ans.

Réponse aux critiques de l’Observatoire de l’immigration

Une tribune du Monde, signée par un collectif d’universitaires spécialistes des migrations, met en cause l’Observatoire de l’immigration : ambition de manipuler l’opinion au service d’un récit « alarmiste », manque de transparence des financements, discrédit systématique jeté sur la recherche publique... Que répondez-vous à ces accusations ?

Il me semble que c’est plutôt la terrifiante uniformité des départements universitaires en sciences sociales, dont cette tribune est un témoignage exemplaire, qui « discrédite systématiquement la recherche publique » (pour reprendre les termes employés). Que mon propos soit clair : je ne reproche pas à ces universitaires, qui sont aussi des citoyens, d’avoir des opinions politiques. Mais leur procès en biais idéologique et leur rappel orgueilleux à la scientificité m’apparaissent fondamentalement déplacés.

François Héran, figure tutélaire des signataires de la tribune, qui se revendique lui-même d’une « neutralité engagée », ouvrait il y a quelques semaines le colloque « Immigration : faire face à la submersion xénophobe » organisé par l’école de formation de la France Insoumise. Serge Slama, professeur de droit public, est un pilier du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigrés), qui se veut « un trait d’union entre les spécialistes du droit et les militant⋅e⋅s » pour la « liberté de circulation ». L’inventaire pourrait être ainsi poursuivi longuement…

J’ai parfois le sentiment que l’OID est comme une souris surgissant dans un troupeau d’éléphants. Ces experts « officiels » semblent paniqués, alors qu’ils ont tout l’appareil et les moyens des institutions publiques avec eux. Flore Gubert (co-signataire de cette tribune) déclarait au mois d’octobre, à propos de l’OID et déjà dans Le Monde : « leur force de frappe est impressionnante, alors qu’à l’Institut Convergences Migrations nous sommes 800 chercheurs et nous ne sommes pas audibles. C’est décourageant... »

Entre diverses mises en cause de principe, un seul passage de la tribune aborde des données précises, sur les demandes d’asile : « une analyse proportionnelle – règle d’or en démographie –, qui correspondrait ici au nombre de demandes par habitant, place la France au 12e rang sur la décennie 2014-2024, loin derrière des pays comme la Suède, l’Allemagne ou l’Autriche. »

La France enregistrait certes six fois moins de premières demandes d’asile que l’Allemagne en 2015... mais en reçoit désormais plus que celle-ci, tout en étant moins peuplée. J’imagine que ces dynamiques croisées n’ont rien à nous apprendre selon les signataires, qui accusent l’OID d’une « sélection biaisée des données ».

Je remarque néanmoins que ce texte, comme d’autres avant lui, ne parvient pas à trouver une seule erreur factuelle que l’Observatoire ou moi-même aurions commise. C’est l’essentiel pour moi, de très loin.

DR Immigration, mythes et réalités, de Nicolas Pouvreau-Monti (Fayard, 288 p., 21,90 €).