Pourquoi Rochefort ne commémore-t-il pas l'esclavage malgré son passé négrier ?
Rochefort et l'esclavage : pourquoi aucune commémoration ?

Rochefort a participé à la traite négrière sans arriver à la cheville de La Rochelle. Pourtant, aucune commémoration en mémoire de l'esclavage ne s'y tient. Pourquoi ? Pour exprimer sa mauvaise conscience et faire son mea-culpa, la France a officialisé une journée commémorative en mémoire de l'esclavage. Cette journée nationale des mémoires de la traite et de l'esclavage et de leurs abolitions est célébrée le 10 mai chaque année depuis 2006. Mais il existe aussi la journée nationale à la mémoire des victimes de l'esclavage chaque 23 mai. Sans oublier, le 25 mars, Journée internationale de commémoration des victimes de l'esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, ni la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition le 23 août à l'initiative de l'Unesco, ni la Journée internationale pour l'abolition de l'esclavage le 2 décembre votée par l'ONU. Et pourtant, rien n'est célébré à Rochefort. Pourquoi ?

Unique commémoration

Le 5 mai 2021, il y avait bien eu une cérémonie pour rappeler le 173e anniversaire de l'abolition de l'esclavage ; la députée et la première adjointe Caroline Campodarve y avaient participé, mais elle était à l'initiative de l'association Mémoires et partages. Depuis, plus rien. Pourtant, le port de Rochefort a joué un rôle dans la traite d'esclaves au XVIIIe siècle. Bien moins que Nantes, La Rochelle et Bordeaux mais quand même.

Christophe Cadiou, professeur d'histoire au lycée Merleau-Ponty, s'intéresse au sujet depuis 2010. Il n'a jamais milité en faveur d'une quelconque commémoration, mais rappelle simplement que « ça s'est passé et il ne faut pas oublier que Rochefort était un port colonial. En plus, il y a une particularité : le royaume de France a l'exclusivité de la traite négrière pour fournir les colonies espagnoles du Nouveau Monde et Louis XIV fait appel à la Marine royale pour escorter les expéditions en s'adressant à l'arsenal de Rochefort juste créé à la fin du XVIIe. La Rochelle, Nantes et Bordeaux étant exclues de ce monopole. » Pendant quinze ans, des navires armés à Rochefort vont charger des esclaves en Afrique de l'ouest pour les débarquer en Amérique. L'aventure, qui est une gabegie, cesse ; elle a concerné quelques milliers d'esclaves.

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Mais Rochefort n'en a pas fini avec la traite. Le commerce négrier reprend vers 1780, peu avant la Révolution. Et des négociants qui ont déjà fait fortune loin de ce commerce de la honte vont succomber à l'appât du gain. « C'était un capitalisme parasitaire. Ces marchands étaient déjà des fournisseurs de la Marine et embarquaient en plus à leur bord, des esclaves. Ils les achetaient à des courtiers noirs du littoral africain qui les avaient auparavant raflés dans les terres. Pour eux, c'était une simple diversification commerciale qui en plus, était subventionnée dans tout le royaume au nombre de têtes de noirs embarqués. Ils prenaient des risques, mais l'État les couvrait. » Hèbre de Saint-Clément réclamera le maintien de l'esclavage après la Révolution ; citons aussi la veuve Gachinard, Faurès, Pelletreau inhumé au cimetière de Rochefort et le plus important, Jean Guérin l'Aîné qui, à lui seul, a armé cinq à six expéditions. Sa tombe est toujours visible au cimetière d'Échillais.

Environ 25 expéditions sont parties de Rochefort qui ont conduit à l'asservissement de plus de 8 500 Africains, soit environ 1 % des expéditions. « En 1741, on compte 40 noirs à Rochefort qui ont suivi leurs maîtres, souvent planteurs à Saint-Domingue », explique Christophe Cadiou.

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Rendez-vous en 2028

Caroline Campodarve, élue et professeur d'histoire, est parfaitement au courant de cette histoire. « Même s'il y a eu des navires négriers, l'esclavage n'est pas inscrit dans l'ADN de Rochefort. De cet arsenal, partaient des navires de guerre, des expéditions scientifiques et d'exploration. Il ne faut pas tourner le dos au commerce triangulaire de Rochefort car c'est factuel, c'est l'histoire », explique celle qui avait d'ailleurs apprécié la commémoration de 2021. Pourtant, la première adjointe explique pourquoi la Ville n'a pas instauré une cérémonie annuelle. « Ici, on a aussi Loti, le pont transbordeur ou encore les Demoiselles de Rochefort, c'est déjà beaucoup. Cette année, on commémore aussi les 400 ans de la Marine. Ajouter l'esclavage apporterait peut-être de la confusion. On pourrait aussi évoquer le bagne. Je ne suis donc pas favorable à une commémoration chaque année. En revanche, en 2028, pour les 180 ans de l'abolition de l'esclavage en France, nous pourrions bien inscrire Rochefort dans une commémoration nationale. » Rendez-vous est donc pris dans deux ans.