Et si nous cessions d'attendre un sauveur suprême providentiel ?
On a pris l'habitude au cours des dernières décennies de tout attendre du président de la République. Il y a d'autres manières de concevoir son rôle, plus adaptées aux crises que vit notre pays. Les élections de l'an prochain peuvent et doivent être l'occasion de mettre un terme à la dérive monarchique de notre démocratie, en revenant enfin à la lettre et à l'esprit de la Constitution de la Cinquième République : le président préside et le gouvernement gouverne.
Aujourd'hui, un candidat à l'élection présidentielle est supposé disposer d'un programme précis et chiffré dans ses moindres détails. Avant le scrutin, il ou elle est sommé de répondre aux interrogations de n'importe quel groupe d'intérêts sur le moindre sujet. Après l'élection, on attend du président élu qu'il dissolve immédiatement l'Assemblée nationale pour obtenir dans la foulée une majorité absolue de députés sur son nom. Ce qui doit lui permettre ensuite de gouverner seul comme il l'entend pendant cinq ans.
En 2022, ce schéma n'a certes pas fonctionné. Et pas davantage quand Emmanuel Macron a voulu remettre le couvert deux ans plus tard. Mais il n'empêche : c'est bien toujours ce que la plupart d'entre nous anticipent et attendent du président que nous élirons l'an prochain. Personne n'a encore réellement pris acte du fait que, en dehors du candidat du Rassemblement national, aucun des candidats potentiels du camp démocratique ne sera selon toute probabilité en mesure de réunir une majorité parlementaire sur son nom ou celui de son parti s'il l'emporte et dissout l'Assemblée nationale.
Le gouvernement ne gouverne pas
Une fois la formalité de l'élection législative passée, c'est le président qui gouverne le pays. Il nomme bien sûr un Premier ministre et un gouvernement, mais chacun sait que ce Premier ministre n'est guère en réalité qu'un « collaborateur » du président de la République, comme le disait Nicolas Sarkozy. Quant à la plupart des ministres, ils ne sont le plus souvent que des marionnettes actionnées depuis « le Château » où le cabinet du président décide de toutes les choses sérieuses. Les uns et les autres étant de plus placés sur des sièges éjectables : depuis 1958, la Cinquième République a eu 47 gouvernements, soit un tous les 17 mois en moyenne. Sur la même période, l'Allemagne en a eu 24, deux fois moins. Bonjour la continuité de l'action publique…
Un fonctionnement contraire à l'esprit et à la lettre de la Constitution
Cette manière de dysfonctionner n'a cependant rien à voir ni avec l'esprit ni avec la lettre de la Constitution de la Cinquième République. Celle-ci prévoit en effet que « le président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État. Il est le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité du territoire et du respect des traités ». Tandis que « le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation. Il dispose de l'administration et de la force armée. Il est responsable devant le Parlement ». Autrement dit, c'est logiquement le gouvernement, sous l'autorité du Premier ministre, qui doit diriger le pays, tandis que le président n'est là que pour veiller au grain et éviter les crises majeures. C'est la fonction d'ailleurs du chef de l'État chez tous nos voisins qui ont adopté la forme républicaine, dont beaucoup sont également élus au suffrage universel, comme chez ceux où cette fonction d'arbitre et de garant non exécutif est tenue par un roi ou une reine.
La monarchie républicaine nous a conduits dans le mur
Mais en pratique, nos institutions, marquées dès le départ par la personnalité exceptionnelle du premier président de la Cinquième République, ont dérivé rapidement vers une forme de monarchie républicaine absolue où tout le pouvoir a été concentré à l'Élysée. Cette pratique des institutions, parfaitement contraire à la Constitution, et les multiples dysfonctionnements qui l'ont accompagnée en l'absence de contrepouvoirs suffisants ont conduit le pays au blocage actuel. L'inexpérience politique d'Emmanuel Macron combinée au sentiment de supériorité exacerbé qui l'a coupé du pays a porté à leur paroxysme tous les défauts de la Cinquième République. Au point que désormais la France, et avec elle l'Europe, risquent la catastrophe démocratique.
Revenir à la Constitution
Est-ce qu'une des voies de sortie de cette crise existentielle ne pourrait pas simplement consister à revenir (enfin) à l'esprit et à la lettre de la Constitution ? Et si nous cessions d'attendre un homme-orchestre, un sauveur suprême providentiel pour présider le pays ? Et si, parmi les candidats du camp démocrate à la magistrature suprême, nous élisions cette fois celui ou celle qui sera capable de nous dire : « Je n'ai pas un programme de 500 pages clé en main à vous fournir et je ne répondrai pas à toutes les questions sur tous les sujets parce que ce ne sera pas non plus mon rôle demain. Mon job, mon seul job, ce sera de défendre notre démocratie et nos libertés face à leurs ennemis, de contribuer à ramener enfin la concorde dans le pays et de veiller aux grands enjeux internationaux. Si je suis élu, je ne dissoudrai pas immédiatement l'Assemblée nationale. Je proposerai tout d'abord à l'Assemblée actuelle d'introduire le scrutin proportionnel pour les élections législatives, comme le souhaitent plus des deux tiers des Français, afin de permettre enfin une représentation équitable de toutes les sensibilités au sein du Parlement, de favoriser une culture de compromis et d'éviter à l'avenir les multiples dérives liées à la potentielle domination incontestée du “parti du président”. J'inciterai ensuite les partis à former une coalition capable de s'entendre sur un programme législatif et de construire une majorité stable au sein de l'Assemblée nationale. Si cette étape est franchie, je nommerai le Premier ministre que me suggèrera cette coalition et je laisserai son gouvernement “déterminer et conduire la politique de la Nation” comme le prévoit la Constitution. Je lui confierai d'ailleurs logiquement la présidence du conseil des ministres et la définition de son ordre du jour. Si aucune solution viable ne se dessine, je vous rendrai évidemment la parole. Mais même dans ce cas, je ne m'impliquerai pas personnellement dans cette campagne. Il n'y aura pas ma tête sur les affiches et je ne vous demanderai pas de me donner les pleins pouvoirs en élisant untel plutôt qu'unetelle. Ensemble nous apaiserons le pays en revenant au sage équilibre voulu par les fondateurs de la Cinquième République : le président préside, le gouvernement gouverne. »
Notre pays crève de la dérive monarchique que nous avons laissé prospérer trop longtemps. Il est plus que temps d'y mettre un terme.



