La photo de couverture de Paris Match début août, montrant Emmanuel Macron en jet-ski au fort de Brégançon, a provoqué une nouvelle polémique. En pleine canicule et alors que des incendies ravageaient une partie du territoire, plusieurs responsables de gauche, dont le premier secrétaire du PS Olivier Faure et la secrétaire nationale des Écologistes Marine Tondelier, ont dénoncé sur les réseaux sociaux une image jugée déconnectée.
Une mise en scène récurrente du corps sportif
Au-delà de la polémique estivale, cette image s'inscrit dans un fil rouge de la présidence Macron : la mise en scène récurrente d'un corps sportif, viril et conquérant. Du sac de frappe pilonné pendant la guerre en Ukraine aux matchs de football caritatifs, en passant par la discussion « d'homme à homme » avec Gérald Darmanin, le président multiplie les apparitions martiales. Selon les spécialistes interrogés par 20 Minutes, il ne s'agit pas pour autant de masculinisme.
« Le masculinisme se définit par une action collective et l'antiféminisme, rappelle Stéphanie Lamy, chercheuse et autrice de La terreur masculiniste. Le virilisme, c'est plutôt l'expression d'une certaine forme de masculinité exacerbée. » Une nuance que confirme Tristan Boursier, chercheur en sociologie spécialiste de l'extrême droite et du masculinisme en ligne : ces seules photos ne suffisent pas à qualifier le président de masculiniste, mais elles convoquent des codes de la « masculinité hégémonique » : force, courage, côté débonnaire.
Des éléments virilistes qui interrogent
« Reprendre des éléments virilistes, ça veut déjà dire beaucoup », insiste Stéphanie Lamy. Elle pointe l'obsession démographique du président, depuis ses propos tenus en 2017 au sommet du G20 de Hambourg, où il évoquait des pays où les femmes ont « sept ou huit enfants », jusqu'à son discours sur le « réarmement démographique » en janvier 2024.
Autre élément cité par la chercheuse : le soutien affiché au comédien Gérard Depardieu au début des accusations pour agressions sexuelles le visant, ou encore l'évocation par Emmanuel Macron, en juillet 2020, d'une « conversation d'homme à homme » avec Gérald Darmanin pour justifier sa nomination au ministère de l'Intérieur, alors que ce dernier était visé par une plainte pour viol. La formule avait suscité une vague de critiques féministes. Gérald Darmanin a depuis bénéficié d'un non-lieu, confirmé en 2024 par la Cour de cassation.
La chercheuse cite aussi les apparitions du président aux côtés d'influenceurs comme TiboInShape (« qui n'est lui-même pas masculiniste mais peut promouvoir certains discours ») qui touchent un public jeune et très masculin. À l'inverse, note-t-elle, Emmanuel Macron ne s'est jamais rendu dans un podcast féministe. Tristan Boursier replace cette stratégie d'image dans l'histoire des présidents : Nicolas Sarkozy avait le premier théâtralisé une présidence « à l'américaine », quand son fils Louis Sarkozy développe aujourd'hui une communication plus proche des courants masculinistes.
Le muscle comme symbole d'ordre et de contrôle
Guillaume Vallet, économiste et auteur de La Fabrique du muscle, y voit un phénomène de société plus large : une « sportivisation » généralisée, où le corps devient le symbole d'une capacité à agir dans un monde perçu comme instable. « Derrière l'idée du muscle, il y a l'idée d'un ordre, d'un monde stable qu'on contrôle », résume-t-il, tout en notant que des traits virilistes peuvent aussi être adoptés par des femmes. Ce culte de la force cible électoralement les 15-30 ans, de plus en plus nombreux à fréquenter les salles de sport, et correspond aussi à une période de fragilité pour les démocraties. Ce n'est pas anodin si Vladimir Poutine, par exemple, a lui aussi joué sur sa pratique de judo et des photos de lui torse nu avec des ours dans la nature russe.
Aucun des experts interrogés n'affirme qu'Emmanuel Macron porte un projet politique masculiniste structuré. Mais tous s'accordent sur un point : à force d'emprunter les codes de la masculinité hégémonique, le muscle plutôt que la vulnérabilité, l'entre-soi viril plutôt que l'écoute, le président contribue, qu'il le veuille ou non, à normaliser un imaginaire dont les féministes tentent, depuis des années, de déconstruire les ressorts. Contacté par 20 Minutes au sujet de ces photos en jet-ski, de la communication du président et de sa pratique du sport, l'Élysée n'avait pas répondu à nos sollicitations au moment de la parution de cet article.



