« Mettre la dette au frigo » : un débat sur notre dépendance aux marchés
Dette au frigo : débat sur la dépendance aux marchés

Dans une tribune publiée le 22 août 2026, une cinquantaine d'économistes, dont Éric Berr (Institut La Boétie), Benjamin Lemoine (CNRS) et plusieurs proches des insoumis, apportent leur soutien à la proposition de Jean-Luc Mélenchon de « mettre au frigo » les titres de la dette publique française. Pour eux, cette idée, qui consiste à faire détenir une partie de la dette par l'Eurosystème (Banque centrale européenne et Banque de France), pose la question de la reprise en main démocratique de l'économie et de la fin de la dépendance aux marchés financiers.

Une proposition qui bouscule un tabou

La proposition de Jean-Luc Mélenchon, formulée lors d'une conférence de presse, vient percuter une pratique devenue familière : l'État doit nécessairement se financer en passant sous les « fourches caudines » des marchés financiers. Cette pratique a conduit à une dette publique de 3 536 milliards d'euros au premier trimestre 2026, soit 117,5 % du PIB. Les signataires estiment que provoquer les réactions de l'économie mainstream permet de rappeler plusieurs fondamentaux du débat contemporain sur la politique économique, monétaire et financière.

Selon eux, une dette détenue par la banque centrale n'a pas le même statut économique et politique qu'une dette détenue par des investisseurs privés. Tant qu'un titre public figure au bilan de l'Eurosystème, il est soustrait aux arbitrages quotidiens des marchés, où s'expriment les goûts et dégoûts des professionnels de la finance gérant l'épargne mondiale. Il ne peut plus être vendu par des créanciers privés qui décideraient soudain que la politique d'un gouvernement suscite de vives inquiétudes ou est insuffisamment « crédible ». « Congeler » la dette dans le bilan de la banque centrale, c'est donc annuler le pouvoir de nuisance des marchés et désarmer le chantage à la dette.

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Des mesures concrètes pour sortir de l'emprise des marchés

Les économistes proposent deux mesures. La première consiste à empêcher que la dette actuellement détenue par l'Eurosystème revienne progressivement sur les marchés, un retour « à la normale » au nom de la gestion de l'inflation que beaucoup appellent de leurs vœux. La BCE a en effet décidé de « réduire son bilan », c'est-à-dire de diminuer le stock de dettes publiques qu'elle détient à la suite des achats effectués entre 2015 et 2024. L'institution pourrait faire le choix opposé en renouvelant ces détentions afin de maintenir durablement hors marché une fraction significative des dettes souveraines.

Concrètement, lorsque les titres arrivent à échéance, le Trésor rembourse le principal à la BCE, ou à l'Eurosystème, qui peut alors réinvestir les sommes récupérées, éventuellement en rachetant de nouveaux titres publics. On pourrait même envisager de transformer ces titres en une dette à très longue maturité, voire perpétuelle, assortie d'un taux faible ou nul. La BCE pourrait reprendre une politique plus offensive d'achats de titres publics, comme elle l'a fait massivement après la crise de la zone euro puis pendant la pandémie. Ces interventions ont montré qu'une banque centrale peut empêcher une crise de dette souveraine lorsqu'elle accepte de jouer son rôle de stabilisateur en dernier ressort. Des achats réguliers et garantis permettraient de contenir les taux d'intérêt, de tuer dans l'œuf les attaques spéculatives, mais sans les assortir des contreparties austéritaires qui ont marqué la crise des dettes souveraines des années 2010.

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Des précédents européens et américains

Ces deux propositions ne demandent pas de créer de nouveau dispositif mais seulement d'utiliser des leviers déjà existants et utilisés. Elles sont portées par d'autres gouvernements européens (Italie, Grèce, Portugal, Espagne) dont les intérêts économiques en matière de politique monétaire et de dette publique sont alignés sur ceux de la France. Des dirigeants de ces pays ont publiquement exprimé leur opposition au relèvement des taux directeurs par la BCE. Enfin, ces deux solutions (« congélation » et reprise des rachats) sont actuellement mises en œuvre par la Federal Reserve (la banque centrale des États-Unis), ce qui témoigne de leur faisabilité et de leur actualité : dès l'été 2024, la Fed a ralenti le rythme de réduction de son bilan, puis a décidé fin 2025 de mettre fin à la réduction de son bilan en réinvestissant l'intégralité de l'argent des titres arrivés à maturité ; depuis le début 2026, elle a relancé des rachats de titres de dette souveraine. Pourquoi faudrait-il accepter pour la Banque centrale européenne des instruments volontairement amoindris ?

Repenser le financement public hors marché

Cependant, la stratégie de financement public ne saurait reposer uniquement sur la BCE. La France a longtemps disposé d'un système dans lequel le Trésor dépendait beaucoup moins qu'aujourd'hui des marchés financiers. Il ne s'agit pas de ressusciter à l'identique le circuit du Trésor de l'après-guerre, mais d'en retrouver l'inspiration afin d'organiser politiquement le financement des besoins collectifs. Une partie plus importante de l'épargne réglementée pourrait être orientée vers le financement public. Les banques pourraient être tenues de détenir un plancher de titres publics. Un pôle public bancaire pourrait financer à taux réduit les collectivités locales et les investissements nécessaires à la bifurcation écologique. L'épargne nationale cesserait alors d'être seulement une matière première offerte aux marchés financiers et redeviendrait un instrument de politique économique.

À terme, la question du financement direct des États par la banque centrale devra être posée. Les verrous qu'imposent les traités européens ne représentent pas une loi de l'économie mais un choix institutionnel, aujourd'hui daté. Rétablir les canaux durables de financement public hors marché ne signifie évidemment pas que les déficits pourraient être financés sans limite. Mais la mise en œuvre de politiques raisonnées n'a rien à voir avec le fait de laisser aux marchés financiers un droit de veto permanent. Il ne s'agit pas d'un petit aménagement technique, mais la première pièce d'une architecture macrofinancière qu'il faut reconstruire en profondeur. La loi de l'offre et de la demande de titres d'emprunts, dirigée en réalité par les désirs d'accumulation de la finance privée, ne saurait présider au destin des populations. C'est d'ailleurs cette richesse privée qui requiert, pour fonctionner, des supports de placement stables et réputés sans risque – au premier rang desquels figure la dette souveraine. Contribuer à mettre la dette souveraine hors marché pave la voie d'une reprise en main démocratique du crédit et de ses circuits d'allocation. Ce qui prendrait tout son sens dans le cadre d'une planification écologique et d'un gouvernement par les besoins. La proposition de Jean-Luc Mélenchon a le mérite de rouvrir le débat : voulons-nous continuer à placer notre avenir dans les mains des marchés financiers ?