La leçon des urnes : une clarification politique nécessaire
À gauche, la leçon s'impose avec une force particulière. Celle que je ressasse, avec d'autres observateurs, depuis près d'un demi-siècle. Celle qui constituait déjà le cœur de mon premier ouvrage, La Barbarie à visage humain. « La » gauche, en tant qu'entité monolithique, n'existe tout simplement pas. Cette appellation ne recouvre aucune réalité politique cohérente.
La fracture irréconciliable de la gauche
Il n'existe pas une gauche unique, mais bien deux gauches fondamentalement irréconciliables, bien qu'homonymes. On ne peut parler d'une grande famille politique qui comprendrait à la fois une branche progressiste, humaniste et tournée vers les autres, et une branche sombre, prêcheuse de haine, amie du ressentiment et potentiellement criminelle. La seule manière pour la première de l'emporter consiste à se démarquer clairement, nettement et définitivement de la seconde.
C'est précisément ce qui s'est produit lors des récentes élections municipales, dans leur grande majorité. Bien sûr, des exceptions persistent, comme à Roubaix où un candidat Insoumis aux positions antisémites affirmées a tout de même remporté la victoire. Cette recomposition ne s'est pas faite sans hésitations, sans petites et grandes lâchetés, sans réticences locales ou nationales.
Mais globalement, les électeurs nostalgiques de Jean Jaurès, de Léon Blum, de François Mitterrand et, désormais, de Lionel Jospin ont fait preuve de sagesse en désavouant ceux de leurs caciques qui avaient prôné l'alliance honteuse avec La France Insoumise. Une excellente nouvelle pour ce « peuple de gauche » dont on ne savait plus, à force, ce qu'il entendait par peuple : assemblée de citoyens souverains à la manière du demos et du populus des Anciens, ou multitude dévorée, comme l'ochlos d'Athènes ou la turba de Rome, par la démagogie basse époque du nihilisme ? La clarification est désormais en bonne voie.
Le même théorème appliqué à la droite
À droite, le théorème de principe reste identique. « La » droite, en tant qu'entité unique, n'existe pas davantage. Il existe deux droites irréconciliables, homonymes elles aussi. Et il n'y a toujours rien de commun – si ce n'est un nom qu'elles se condamnent, elles aussi, à se disputer – entre, d'une part, les héritiers du général de Gaulle, de Valéry Giscard d'Estaing ou de Jacques Chirac et, d'autre part, les braillards d'un Rassemblement national qui prospère sur les passions tristes, les colères factieuses et le racisme.
Certains acteurs politiques l'ont parfaitement compris : ils sont allés aux urnes en opposant histoire contre histoire, valeurs contre valeurs ou, au minimum, sensibilité contre sensibilité. Les électeurs s'y sont retrouvés et ont voté pour eux. D'autres ont hésité, cherchant à ménager la chèvre et le chou et croyant, comme à Paris, qu'une « union des droites » contre-nature était envisageable – ils l'ont lourdement payé. D'autres encore, comme à Nice, ont effectué le même calcul et l'ont, hélas, emporté.
Mais ces victoires locales restent des victoires trompeuses. La leçon nationale est, en définitive, globalement identique. Cette prétendue « union des droites » ne constitue ni une ligne politique cohérente ni une stratégie viable. Il s'agit d'une autre alliance de la honte. Et c'est, à terme, une impasse pour les authentiques républicains.
On ne peut simultanément se réclamer de l'héritage de Benjamin Constant, d'Alexis de Tocqueville et, une fois encore, du Général de Gaulle – et s'allier avec des individus qui ignorent tout des premiers et dont les pères fondateurs ont voulu assassiner le dernier. La droite républicaine et conservatrice commence à le comprendre : voilà l'autre bonne nouvelle de cette élection.
Le « bloc central » miné par les guerres d'ego
Reste le « bloc central » qui souffre, quant à lui, d'une maladie différente : la compétition des ego, la mêlée des ambitions et, par conséquent, la guerre des chefs. Je m'interroge sur ce qui est le plus incurable entre la confusion idéologique qui brouille les repères, dissout les lignes de force et rend valeurs et projets indistincts – ou la folie narcissique, l'ubris, dont les Anciens affirmaient déjà qu'elle aveuglait les hommes.
Lorsque rien de substantiel ne les oppose véritablement, lorsque ne subsistent plus que les terribles rivalités mimétiques et de proximité, lorsque Eschine défie Démosthène, ou César Pompée, c'est le pire qui advient et la république qui court à sa perte. Les enfants d'Emmanuel Macron disposent encore d'un an pour prendre conscience de cette réalité.
Un an pour comprendre que ce n'est pas leur carrière personnelle qui est en jeu, mais le lien même qui tisse la société française et maintient ses institutions. Un an également, soit dit en passant, pour se souvenir que le bilan du macronisme ne mérite pas les travestissements et les procès auxquels leur rivalité les pousse.
Dans l'ordre politique comme ailleurs, on ne réécrit jamais l'Histoire sans conséquence, surtout lorsque l'on fut soi-même l'artisan de ce que l'on tente aujourd'hui de désavouer. Puisse cette troisième prise de conscience s'opérer sans plus tarder.
Vers une campagne présidentielle à la hauteur des enjeux
Alors, les deux extrêmes se trouveront rejetés à leur vraie place, privés du carburant que leur offre le désespoir des électeurs face à un paysage politique dévasté. Et alors, la campagne présidentielle qui s'annonce sera véritablement à la hauteur d'un moment historique marqué par le retour des guerres, le réveil des empires et le basculement incertain de l'Occident.
Les élections municipales ont ainsi servi de révélateur puissant des fractures qui traversent le paysage politique français. Cette clarification, bien que douloureuse, apparaît nécessaire pour reconstruire des lignes politiques claires et affronter les défis colossaux qui attendent la nation.



