Le mur des retraités, de l'obstacle historique à l'atout décisif du Rassemblement national
Le mur des retraités, de l'obstacle à l'atout du RN

Le mur des retraités, de l'obstacle historique à l'atout décisif du Rassemblement national

Au-delà des programmes politiques percutants et des candidats efficaces, il existe un atout cardinal en politique contre lequel peu de choses peuvent être faites : la démographie. Marine Le Pen, plus que tout autre, le sait parfaitement pour en avoir longtemps subi les conséquences négatives. En plein entre-deux-tours de l'élection présidentielle de 2022, la candidate du parti à la flamme pressentait déjà que la marche serait une nouvelle fois trop haute pour l'emporter face à Emmanuel Macron.

À l'issue de ce marathon électoral, elle confie par téléphone à l'un de ses proches conseillers, en marge d'un de ses tout derniers déplacements de campagne, que la partie est déjà jouée. Parmi les causes de sa défaite imminente, la députée du Pas-de-Calais ne pointe ni la « rediabolisation » expresse de sa candidature par ses adversaires, ni ses hésitations programmatiques sur des questions comme le voile, ni même l'absence de ralliements significatifs issus des mondes culturel, politique ou économique.

Elle identifie plutôt un seul boulet dont elle ne parviendra pas à se délester : « On va perdre à cause de ce maudit mur des retraités ! ». À ce moment-là, elle est loin de se douter que, quelques années plus tard, sa formation politique pourrait au contraire l'emporter grâce à ce même mur.

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L'obstacle historique du vote senior

Pendant des décennies, le vote des retraités a constitué l'un des principaux obstacles électoraux pour le Front national, devenu Rassemblement national. La génération du baby-boom, née après la Seconde Guerre mondiale jusqu'au début des années 1960, a vu ses convictions politiques marquées par l'ombre traumatique des totalitarismes du XXe siècle et a grandi avec les outrances du fondateur du FN, Jean-Marie Le Pen.

Cette génération, devenue celle du papy-boom, est ainsi devenue proportionnellement la plus réticente au vote RN. Aujourd'hui à la retraite, elle représente aussi la génération la plus déterminante électoralement car la plus mobilisée dans les urnes. « C'est la carte magouille du système », dénonçait-on habituellement au sein du parti à la flamme.

Un cadre du RN expliquait alors avec amertume : « Quand bien même nos idées sont majoritaires dans le pays, la surreprésentation des retraités fait que nous y restons minoritaires ». Cette réalité a persisté jusqu'au point de bascule historique des élections européennes de 2024.

Le basculement démographique historique

Alors que seuls 18 % des retraités votaient RN au premier tour de l'élection présidentielle de 2022, contre 38 % pour Emmanuel Macron, le mouvement nationaliste est devenu la première force politique chez les seniors en juin 2024 avec 25 % des voix. Cette performance s'est confirmée lors des législatives un mois plus tard, avec 26 % des voix des plus de 65 ans, puis dans toutes les enquêtes d'opinion depuis lors.

Dans une analyse approfondie pour la Fondation Jean-Jaurès, Stéphane Fournier, directeur d'étude à l'institut Cluster17, explique ce renversement par plusieurs facteurs :

  • Un effacement progressif des partis politiques traditionnels
  • Un rejet croissant du macronisme
  • Une prégnance nouvelle des questions identitaires chez les seniors

Si les ressorts du vote diffèrent pour les élections locales, le vote des retraités sera particulièrement observé lors des prochaines échéances électorales.

La transformation démographique accélérée

Il existe une autre raison, purement arithmétique, à ce basculement. Chaque année, environ 500 000 retraités de la génération du papy-boom décèdent. Ils sont remplacés par 600 000 à 700 000 nouveaux retraités, dont beaucoup sont d'anciens actifs précarisés qui, pour un nombre significatif d'entre eux, ont déjà voté Rassemblement national.

« Ces nouveaux retraités sont moins riches, moins propriétaires, votent toujours autant mais pour nous », souligne un conseiller de Marine Le Pen. « C'est un immense événement démographique qui s'est réalisé en seulement quatre ans. »

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Ce qui était autrefois considéré comme la « carte magouille du système » est ainsi devenue celle du Rassemblement national. Cette transformation démographique pourrait jouer un rôle déterminant lors de la prochaine élection présidentielle, transformant ce qui fut longtemps un obstacle majeur en atout électoral décisif.