C’est une histoire de rêves. Après deux heures à compiler les interventions vidéo de Ségolène Royal en Algérie, j’ai moi aussi rêvé, à cause de certains de ses propos médiatisés : « Un peuple a besoin de savoir d’où il vient, ce qu’il a vécu comme malheur, comme bonheur, parce que c’est comme ça que l’on devient résilient. C’est en étant au clair sur les drames que l’on a vécus… et donc cette page doit être écrite pour être tournée ». En voici un autre qui m’a laissé songeur : « La guerre, c’est la pire des dettes générationnelles qu’on laisse aux générations futures ».
Propos sur la mémoire algéro-française de la colonisation, tenus à Alger par Ségolène Royal, invitée de marque depuis des mois comme présidente de l’Association France-Algérie et quasi porte-parole de la capitale algérienne dans ses duels de voix avec la France.
Le rêve d’une autre guerre
Le rêve ? J’ai rêvé que ces propos soient valables pour la guerre civile algérienne que nous, Algériens, avons vécue de 1990 à 2000, avec ces 200 000 morts aujourd’hui oubliés dans leurs tombes et leurs charniers. Le président algérien vient d’ailleurs de rappeler, dans un entretien début mai, que cette blessure est interdite à l’expression, à la demande, à l’enquête, à la représentation. Sous peine de prison.
De quoi rêve Ségolène Royal ?
Alors, ces mots de Ségolène Royal en Algérie sur la guerre de colonisation, j’en ai rêvé pour moi-même, pour une autre guerre qui laisse une dette générationnelle impayée. J’ai imaginé un avenir sur les conseils de cette ex-candidate aux présidentielles françaises qui dit : « cette page doit être écrite pour être tournée ». Mais Ségolène Royal ne l’a pas fait pour moi, elle ne rêve pas d’une Algérie apaisée face à toutes ses blessures, mais d’autres choses. De quoi rêve alors Ségolène Royal en Algérie, et de qui est-elle le fantasme parlant ? Dans ses discours et ses déplacements en Algérie, multipliés depuis son élection à la tête de l’association d’amitié franco algérienne, il y a de quoi commenter.
Il faut pourtant éviter la facilité du procès en trahison ou des étiquettes favorites des médias algériens et pro algériens à propos des dissidents, comme le « natif informer » ou la « Française de service ». Cela ne fonctionne pas dans ce sens-là. Le verdict de trahison est réservé à celles et ceux qui viennent du Sud vers la France, y trouvent liberté d’expression et peuvent libérer leur singularité hors du conflit des mémoires.
La dame d’Alger
Ségolène Royal, quand elle critique son pays natal, peut y revenir sans aller en prison. Il faut éviter aussi l’argument improuvable et dangereux de la rente financière, des valises ou du soft power par Alger : c’est retomber dans le complotisme politique, métier en exclusivité des dictatures. Il convient aussi de se méfier de l’émotion brute, très forte, à suivre les propos d’une para « officielle » française vanter la démocratie d’un régime dur, la relance de son économie, sa tolérance démontrée par les emprisonnements et la montée des islamistes. Et il faut de la patience pour écouter cette dame reprendre, dans le sourire, des éléments de langage de la propagande locale quand on est soi-même algérien exilé, condamné ou emprisonné.
On se répète, sans y croire, que c’est peut-être cela aussi « faire de la politique » : se faire élire là où on peut, même dans un pays étranger. Ce que l’on gagne à réfléchir avec le cas, c’est la fonction onirique des deux parties, Ségolène et Alger : qu’est-ce que Ségolène Royal est pour Alger, et que rêve-t-elle pour elle-même à travers ses positions algéroises ? Dans toutes ses interventions, la dame d’Alger apparaît dans la même posture, souriante, exaltée presque, répétant des indignations très à propos et cédant au ton pédagogique d’une repentie.
Elle parle d’« algérophobie », d’extrême droite française obnubilée par l’Algérie, de nostalgie néocoloniale, de pieds noirs sur le retour ou gouvernant la France, de sites nucléaires, de mémoire et, à toute occasion, de son livre peu vendu. Les éléments reviennent, surtout « rente mémorielle », expression qu’elle répète honnir. Elle arrose la plante de ce narcissisme étonnant qui nourrit le lien de dépendance algérienne vis-à-vis de la France en répétant qu’Alger est l’unique obsession de la France d’aujourd’hui.
Le Mélenchon féminin
Gleize ? Elle cite immédiatement l’agent consulaire algérien placé en mandat de dépôt en France, tout en précisant qu’elle ne propose pas l’échange. La mémoire ? Elle reprend les chiffres du récit de la présidence algérienne, évoquant des millions de morts dus à la colonisation, puis rappelle qu’elle a « écrit un livre » et sourit. Le discours change de ton, mais garde ses mots-clefs et ses sourires.
Alors, de quoi rêve Ségolène Royal en Algérie ? Première piste : devenir un peu le Mélenchon féminin, mais en puisant les sympathies à la « source ». Si Mélenchon, futur candidat à la présidentielle de 2027, a compris que les gisements communautaires sont à exploiter pour se faire élire en France, Ségolène, perdante des élections dans son propre camp, a peut-être cru qu’il fallait aller à la source, en Algérie. Mélenchon ne pouvait pas y mettre le pied à cause de ses positions sur le Sahara occidental jugées trop marocaines par Alger, Ségolène Royal, elle, y va.
« C’est ce qu’il y a de pire, c’est l’indifférence »
Candidate possible en 2027 ou figure de recomposition à gauche, elle prend à peine la précaution de démentir, tout en souriant, son ambition et explique qu’elle ne veut pas biaiser le sens de ses actions en Algérie. Souriante encore, elle insiste : « je suis complètement désintéressée dans cette responsabilité qui est la mienne aujourd’hui ». Et donc aucune explication pour sa mission ? Si, mais entre les lignes. Lors d’une récente émission TV, à la question d’un journaliste algérien sur les réactions en France à ses initiatives, elle répond qu’elle y rencontre l’indifférence. « C’est ce qu’il y a de pire, c’est l’indifférence », répète-t-elle, sans le sourire cette fois.
Une piste à lier à sa carrière, à ses défaites. Mais alors, que fera Ségolène Royal de la sympathie récoltée à Alger ? On l’ignore, mais en politique, tout a de la valeur. Peut-être que cultiver l’électorat à la source, à Alger, paraît plus efficace que d’aller cueillir les voix à la sortie des mosquées en France. Mais qu’est Ségolène Royale pour Alger ? Un rêve. C’est la Française rêvée, peut-on dire. Présidente de l’Association France–Algérie, occupant le poste avec le moins de discrétion possible, comparée à ses prédécesseurs, la politicienne a son rôle. Certaines sources jurent que son nom fut soufflé par des cercles là-bas pour occuper le poste d’ambassadrice de la France.
Le droit de rêver
Pour l’instant, elle peut en rêver et occuper ce poste onirique de présidente factice qui vient confirmer le discours ambiant et les bellicismes cycliques. Ségolène Royal est de « gauche », elle a été candidate à la présidentielle, elle épouse les positions d’Alger et endosse le rôle de porteuse du discours algérois avec la légitimité de sa nationalité adverse. Une Française de rêve. Dans le jeu de la guerre imaginaire entre les deux pays, rien n’interdit de l’écouter comme si elle l’était, présidente d’une République, même imaginaire. Le discours a du poids dans le jeu des propagandes. C’est l’autre Française, la contre Retailleau. La néo guerre d’Algérie en avait besoin. Ségolène Royal est-elle libre de rêver et de faire rêver ? Oui. En démocratie, en France. C’est un droit que de rêver de sa propre importance. Et les rôles politiques se jouent aussi dans l’outrance et le choix des positions. C’est sain. Et intéressant. Mais l’émotion revient quand on la voit sourire à Alger avec angélisme calculé. De quelle force d’âme faut-il disposer pour écouter cette femme qui souffre d’indifférence, vanter l’éloge d’une dictature quand soi-même, et des milliers d’autres, ont été obligés de prendre l’avion, la chaloupe, pour sauver sa vie ?
La construction d’une mémoire juste est essentielle pour solder cette guerre, et les peuples ne peuvent être pris au piège des ambitions politiques ou des ressentiments. Y compris ceux de Ségolène Royal. Mais il y a des sourires insupportables et d’autres indécents. Quand Ségolène Royale exhibe sa photo avec Christophe Gleizes, son sourire à elle n’est pas le même que celui de l’emprisonné, et le tarif payé n’est pas le même. Cela rappelle qu’en Algérie, on peut se prendre en photo avec Christophe Gleizes qui reviendra libre, tout en gardant hors du cadre les milliers d’Algériens qui souffrent des emprisonnements, derrière les barreaux ou dans leur propre pays. Une mémoire juste de la relation entre la France et l’Algérie devra surmonter le déni, certes, mais aussi les vaudevilles. Soyons sérieux.



