Andrea Riccardi décrypte la diplomatie du pape et les liens avec la France
Historien et ancien ministre italien, Andrea Riccardi a fondé en 1968 avec des amis la communauté Sant'Egidio, devenue une ONG influente œuvrant pour la paix mondiale, souvent surnommée « les Casques bleus de l'Église ». Nous l'avons rencontré à Rome, au siège de Sant'Egidio dans le Trastevere, quelques jours avant le départ du pape Léon XIV pour sa tournée africaine.
Un regard unique sur la géopolitique
Le regard d'Andrea Riccardi sur la géopolitique est précieux : celui d'un diplomate chevronné et d'un chrétien engagé, d'autant que Sant'Egidio est très implantée en Afrique. Notre rencontre coïncidait avec l'annonce de la visite à Rome d'Emmanuel Macron, prévue le 9 avril à Sant'Egidio, dont le président français est proche depuis longtemps.
Le Point : En quoi le rendez-vous d'Emmanuel Macron avec Léon XIV est-il important ?
Andrea Riccardi : Emmanuel Macron a souvent témoigné d'une grande affinité personnelle avec le pape François. Qu'il vienne établir une relation avec Léon XIV est dans la logique des relations historiques entre la France et le Saint-Siège. Macron est un homme politique intelligent qui ne réduit pas ses rapports avec le pape à de simples questions politiques. Il est sensible aux problèmes spirituels et au destin de l'homme dépaysé de la mondialisation. Le Vatican occupe une position de « tiers » dans les conflits mondiaux, et l'Europe cherche également sa position. Le dialogue peut être fructueux à ce niveau.
De quelle façon ?
Emmanuel Macron est un homme politique averti, mais il possède aussi une « intelligence spirituelle ». Sa conversation n'est pas seulement politique, elle est humaniste. Dans une Europe aujourd'hui assez pauvre en leadership culturel et spirituel, Macron est une figure d'ouverture. Son discours au collège des Bernardins en 2018, où il évoquait « le sentiment que le lien entre l'Église et l'État s'est abîmé », témoignait de cette volonté de dialogue. À Rome, lors des rencontres de Sant'Egidio sur la paix en 2022, Macron avait développé l'idée de la « paix impure », soulignant que la paix passe par le compromis. C'est un homme qui manquera à l'Europe après sa présidence.
Vous le considérez comme un ami ?
Moi, oui. Lui, je ne sais pas (rires). Mais nos conversations sont toujours stimulantes. Nous sommes dans une période sombre, l'âge de la force et de l'argent. Ceux qui sont préoccupés de l'avenir du monde, humanistes, religieux, laïques doivent se mettre ensemble, sinon les forces obscures vaincront.
Les premiers pas diplomatiques de Léon XIV
Comment analysez-vous les premiers pas de Léon XIV sur la scène internationale ?
Lors de cette première année de pontificat, le pape a suivi l'agenda établi avant lui. Avec la fin du Jubilé, nous voyons enfin Léon XIV déployer son propre programme. Il a effectué une visite marquante en Turquie, où l'accueil gouvernemental fut très attentif, contrairement à la réception froide de Benoît XVI. Après la Turquie, il y a eu le Liban, où il a pu apporter un réconfort avant la guerre.
Jean-Paul II disait que le Liban est un message de cohabitation entre l'Orient et l'Occident. Aujourd'hui, je perçois une certaine solitude du Saint-Siège dans la politique internationale. Léon XIV poursuit son ministère de paix, mais il a du mal à se faire entendre. Le pape est seul car le reste du monde semble avoir accepté que notre époque soit celui de l'âge de la force, de la guerre et de l'argent.
S'il est seul, le pape est-il audible ?
C'est une question intéressante. Je dirais qu'il est audible pour ceux qui veulent l'entendre. En Italie comme en France, les peuples aspirent à la paix, mais ils sont dépaysés. Ils ne savent plus ce que signifie concrètement « la paix ». L'année dernière, lors de notre rencontre à Paris, le thème était « Imaginer la paix ». Aujourd'hui, cette entreprise est devenue très difficile. La paix était l'idéal de la seconde moitié du XXe siècle ; aujourd'hui, la guerre est redevenue la normalité.
Le style diplomatique du nouveau pape
Le style de Léon XIV – fait de retenue et de prudence – peut-il imprimer l'action diplomatique mondiale ?
Léon XIV a un style personnel très différent de celui de François. François fut un pape de rupture, prophétique. Léon XIV est d'un tempérament bien plus calme, c'est un rassembleur. Il veut réunir l'Église et les chrétiens autour d'une position commune. L'attitude de Bergoglio vis-à-vis du clergé de Rome était parfois vécue comme une cassure ; le nouveau pontife se montre encourageant et cordial.
La ligne de fond de l'action diplomatique du Saint-Siège est de faire passer le monde de « l'âge de la force » à « l'âge du dialogue ». C'est un autre style pastoral, mais sur le fond, la pensée ne change pas radicalement : il y a une continuité. Sa position sur la paix s'inscrit dans la lignée de Jean-Paul II ou du discours de Paul VI aux Nations unies en 1965.
Le dimanche des Rameaux, Léon XIV a déclaré : « Dieu n'est pas aux côtés de ceux qui font la guerre ». Cette phrase était-elle destinée directement à Donald Trump, Benyamin Netanyahou et Vladimir Poutine ?
Normalement, les paroles du pape ne sont pas des condamnations personnelles. Mais comme le disait Monseigneur Montini : « Si vous avez senti qu'il pensait à vous, c'est qu'il pensait à vous ». Il faut dire un mot du rapport entre Trump et le pape. Léon XIV n'est pas l'Américain que Trump affectionne. Pourtant, Trump n'a jamais prononcé un mot contre lui. Pourquoi ? Parce que le pape est désormais l'autre personnalité américaine la plus importante avec le président. Pour beaucoup de non-catholiques aux États-Unis, avoir un pape américain est une source de fierté.
Pensez-vous que Léon XIV puisse avoir de l'influence pour « retenir le glaive » de Trump ?
Le pape peut surtout exercer une grande influence sur l'Église catholique américaine, aujourd'hui très divisée et donc peu influente. Mais je note des signes de changement : une rencontre récente entre évêques nord-américains et latino-américains a abouti à une position très claire sur l'immigration. Le pontificat de Léon XIV a cette capacité de permettre une « coagulation » des catholiques américains. Sa bête noire, c'est la polarisation.
La tournée africaine et les enjeux futurs
Quelles sont les grandes lignes diplomatiques qui se dessinent après cette première année ?
Il est encore tôt, et l'histoire s'accélère. Mais la ligne de fond est de faire passer le monde de « l'âge de la force » à « l'âge du dialogue ». Le Saint-Siège ne laisse pas tomber les Nations unies, qui restent un interlocuteur privilégié. Le Pape veut que l'on revienne à la table des négociations. Il pratique une diplomatie de la lenteur dans un monde de vitesse, car l'Église s'inscrit dans le temps long.
Ce lundi 13 avril, Léon XIV entame une grande tournée africaine de 11 jours. Pourquoi ce choix ?
Paul VI fut le premier à visiter l'Afrique, et Jean-Paul II y a créé des liens personnels avec les chefs d'État. L'Afrique est le continent du futur pour le christianisme. La démographie fait exploser le nombre de fidèles. Mais la question désormais est : quel christianisme ? Je reviens d'un voyage au Nigeria : j'y vois une Église catholique forte, mais aussi un développement fulgurant des Églises néoprotestantes.
Le passage par l'Algérie est symbolique : c'est la terre de saint Augustin. Le cardinal Lavigerie rêvait de l'Algérie comme de la « porte de l'Afrique ». En allant dans ce pays musulman dirigé par un pouvoir militaire laïque, le pape « entre » en Afrique.
Certains, notamment en France, lui reprochent d'apporter ainsi son quitus à des régimes autoritaires...
Le Saint-Siège ne fait pas de distinction : il ne cherche pas à soutenir un gouvernement, mais à rencontrer un peuple. Jean-Paul II s'est rendu dans le Chili de Pinochet ou dans la Pologne communiste. En réalité, plus un pays est fermé, plus le pape désire le visiter. Le Cameroun est un pays complexe, déchiré par la guérilla, mais c'est une terre de catholicisme puissant. La Guinée équatoriale et l'Angola complètent ce périple. Je pense que le pape a l'ambition de visiter, pas à pas, tous les pays africains.



