Une initiative diplomatique face à l'escalade militaire américaine
L'initiative française se présente comme une réponse diplomatique au dernier coup d'éclat militaire de l'administration Trump. Alors que le président américain a dépêché lundi des navires de guerre à l'entrée du détroit d'Ormuz pour bloquer tout passage vers les ports iraniens, Emmanuel Macron a annoncé vendredi l'organisation d'une conférence avec le Royaume-Uni. Cette réunion rassemblera des pays prêts à contribuer à « une mission multinationale pacifique destinée à restaurer la liberté de navigation » dans ce corridor maritime stratégique.
« Cette mission strictement défensive et distincte des belligérants aura vocation à se déployer dès que la situation le permettra », a précisé le président de la République sur X. Sous-entendu : une fois qu'un accord aura été conclu avec la République islamique d'Iran. Cette approche contraste fortement avec la posture militaire affichée par Washington.
La difficile position d'équilibre de la France
« L'attitude de l'Europe, qui n'a pas cédé aux États-Unis dans cette guerre, est à mettre à notre actif », souligne une source diplomatique française. Cependant, cette même source ne se fait pas d'illusions sur la capacité de Paris à influer sur l'issue du conflit : « Cela nous permet de garder une ligne mais ne suffit pas pour jouer un rôle de modérateur alors qu'il n'y a en réalité que peu d'espace pour une initiative. »
Non informée ni consultée par ses alliés américain et israélien du lancement des hostilités contre l'Iran le 28 février, la France peine à faire entendre sa voix dans cette crise régionale. Cette difficulté s'étend au Liban, traditionnellement considéré comme son pré carré diplomatique. Le pays subit depuis le 2 mars les bombardements incessants de l'armée israélienne, suite à la décision unilatérale du Hezbollah, allié à l'Iran, de frapper l'État hébreu en réponse à l'élimination de l'ayatollah Khamenei.
Les appels répétés de la diplomatie française à intégrer le Liban dans le cessez-le-feu sont restés lettre morte, illustrant les limites de son influence actuelle.
Entre déclarations fortes et actions concrètes
« On entend depuis le déclenchement de la guerre beaucoup de déclarations françaises mais elles ne sont pas suivies d'actions concrètes », regrette l'ancien ambassadeur Denis Bauchard, conseiller Moyen-Orient à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Selon lui, « la position pour le moins timorée de la France s'explique par le souci de ne pas fâcher Donald Trump, ni Israël », alors qu'une initiative diplomatique prônant un dialogue direct entre Washington et Téhéran aurait été possible, sur le modèle de ce qu'a réalisé le Pakistan.
Cette prudence contraste avec la connaissance intime que Paris possède de la région. Un mois avant le déclenchement des hostilités, l'Élysée exprimait déjà son scepticisme quant à l'efficacité d'une campagne de bombardements contre l'Iran. « Des frappes n'auraient pas d'effet assuré en termes de changement de régime », confiait alors un haut diplomate, prédisant des conséquences néfastes pour les pays voisins.
Les prédictions françaises vérifiées sur le terrain
Deux mois plus tard, force est de constater que ces prévisions se sont avérées exactes. Le régime iranien demeure solidement en place, malgré l'élimination de nombreux responsables militaires et politiques, dont le guide suprême Ali Khamenei. Aucune manifestation de protestation n'a émergé à travers le pays en réaction aux bombardements.
En revanche, comme anticipé, les pays riverains du golfe Persique ont été durement touchés par la « guerre asymétrique » menée par Téhéran. Des tirs de missiles et de drones iraniens ont visé leurs installations militaires abritant des soldats américains, mais aussi des sites civils et énergétiques, provoquant la panique des populations et paralysant des économies basées sur la stabilité géopolitique.
Les pétromonarchies arabes subissent également de plein fouet le blocage par l'Iran du détroit d'Ormuz, par lequel transitaient avant la guerre environ 20 millions de barils de pétrole par jour.
La diplomatie subtile de l'Élysée
« Comme on pouvait s'y attendre, le régime iranien ne s'est pas effondré face aux bombardements américains et israéliens et a tenu bon », analyse une source diplomatique sous couvert d'anonymat. « Ce qui a été vécu comme une agression a renforcé sa légitimité acquise dans la résistance à l'ennemi », tandis que la population est restée confinée. En visant stratégiquement les pays du Golfe, Téhéran a créé un désordre international qui pourrait paradoxalement favoriser la conclusion d'un cessez-le-feu.
Dans l'ombre des États-Unis et d'Israël, la France apparaît comme l'un des rares pays occidentaux à avoir limité les conséquences néfastes du conflit. Sans imiter l'Espagne qui a condamné les frappes américano-israéliennes, Emmanuel Macron a mené une diplomatie d'équilibre combinant déclarations fermes, renforcement militaire prudent dans la région et refus de s'engager directement dans les hostilités.
Succès diplomatiques et limites apparentes
Ce positionnement singulier a notamment permis la libération, le 7 avril dernier, des deux otages français Cécile Kohler et Jacques Paris, retenus en Iran depuis près de quatre ans. « Dès l'été dernier, le sentiment que donnaient les autorités iraniennes était qu'elles souhaitaient régler ce différend et tourner la page », explique une source diplomatique. La distanciation progressive de Paris vis-à-vis de la guerre a été favorablement accueillie à Téhéran.
Pourtant, aux premiers jours du conflit, la position française s'est révélée ambivalente. Tout en qualifiant les bombardements américano-israéliens d'opération conduite « en dehors du droit international », Emmanuel Macron a imputé « la responsabilité première de la situation » à l'Iran. Cette déclaration a provoqué l'irritation de Téhéran, où l'on s'attendait à une position plus nuancée de la part d'un pays fondateur du droit international contemporain.
Réactions iraniennes et ripostes ciblées
Paraissant initialement alignée sur l'intervention américano-israélienne, la France a directement été visée par des frappes commanditées par Téhéran. Le 1er mars, un hangar de la base navale française du « Camp de la Paix » à Abou Dabi a été touché par une attaque de drone. Peu après, une seconde emprise française a été visée dans la capitale émiratie.
Le point culminant de cette escalade est survenu onze jours plus tard avec la mort de l'adjudant-chef Arnaud Frion, tué dans une attaque de drone iranien contre une base kurde en Irak où il était engagé dans la coalition contre l'État islamique.
Le maintien d'une ligne équilibrée malgré les provocations
Malgré la gravité de ces incidents, Paris n'a pas cédé aux sirènes de la guerre. « On n'entre pas dans un conflit pour des dommages collatéraux », souligne le vice-amiral Michel Olhagaray, ancien directeur du Centre des hautes études militaires. « La diplomatie nécessite beaucoup de maîtrise et de réflexion, et la France n'est pas partie prenante de cette guerre pour laquelle elle n'a pas été consultée. En ce sens, elle a finement joué son rôle de puissance d'équilibre. »
Souhaitant renforcer la posture défensive du pays sans s'engager dans le conflit, le président a ordonné début mars le déploiement en Méditerranée orientale du porte-avions Charles de Gaulle, accompagné d'une frégate et de moyens de défense antiaérienne. Discrètement, des avions Rafale et des hélicoptères Tigre ont aidé les alliés du Golfe, notamment les Émirats arabes unis, à neutraliser la menace des drones iraniens.
Le refus français d'une réouverture forcée du détroit
Paris a cependant toujours refusé de participer à la moindre mission de réouverture par la force du détroit d'Ormuz, comme le réclamait Donald Trump. « Irréaliste », lui a répondu début avril Emmanuel Macron, estimant qu'une telle opération « prendrait un temps infini » et comporterait « des tas de risques ».
« En dépit de l'arsenal américain, la sécurité du détroit d'Ormuz n'est pas en mesure d'être assurée à ce jour par la force », explique le vice-amiral Olhagaray. « Il est très difficile d'éliminer tous les sites de tirs de missiles en Iran, y compris ceux qui sont souterrains ou mobiles. »
La nouvelle initiative franco-britannique
La dernière initiative française, menée de concert avec le Royaume-Uni, vise précisément à sécuriser cet axe maritime par la diplomatie plutôt que par la force, alors que l'Iran ne semble pas prêt à céder au diktat imposé par Washington. « Il faudrait que l'administration américaine s'engage à rendre la question d'Ormuz multilatérale, non pas en criant sur les réseaux sociaux, mais en construisant réellement une coalition », estime Barbara Leaf, ancienne sous-secrétaire d'État américaine pour le Proche-Orient.
Pour Washington, un modèle pourrait s'inspirer d'un récent succès diplomatique français : le 2 avril dernier, le Kribi, un porte-conteneurs appartenant à la compagnie française CMA CGM, a pu traverser le détroit d'Ormuz après avoir diffusé le message « owner France ». Cette navigation pacifique, obtenue par la négociation plutôt que par la confrontation, pourrait préfigurer l'approche que Paris et Londres tentent désormais d'institutionnaliser face à une crise régionale aux implications mondiales.



