Léon XIV : l'élégance du Neutre selon un nouveau livre
Léon XIV : l'élégance du Neutre

L’élégance du Neutre

C’est en fouillant dans Roland Barthes que le journaliste vaticaniste Mickael Corre a déniché une définition du pape Léon XIV, qui fêtera sa première année de pontificat le 8 mai prochain. Barthes parlait ainsi de Chateaubriand pour son « refus du héros, du soldat, du viril ». Une formule que l’on pourrait appliquer au nouveau pape qui, souligne Corre, incarne « une autorité moins conquérante, plus retenue ».

Dans un monde aux mains de néo-impérialistes, tyrans prédateurs qui montrent les muscles et parlent fort, ce choix de l’Église est marquant. Il est le fruit d’un long mécanisme bien huilé, que Mickael Corre décrypte avec la curiosité d’un reporter, la gourmandise d’un amateur de secrets et la méticulosité d’un horloger suisse dans son livre « Géopolitique d’un conclave », qui paraît chez Bayard.

Les coulisses d’un théâtre sacré

L’homme nous plonge dans les coulisses du théâtre de lumières et d’ombres que fut le Vatican durant les dix-huit jours, entre la mort du pape François et l’élection de Léon XIV, ce temps suspendu où le siège apostolique est resté sans titulaire, sede vacante selon la formule d’usage. Pour qualifier son travail, l’auteur préfère la métaphore automobile, ouvrant le capot d’une « vieille Porsche robuste et lisible » comme il qualifie – curieusement – l’institution du Saint-Siège.

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Journaliste au quotidien La Croix, Mickael Corre a été plongé dans la marmite vaticanesque quelques semaines avant la mort du pape François, pour assurer la correspondance du quotidien catholique. Pas le temps de prendre ses marques, le voilà obligé de se frayer son chemin dans ce labyrinthe tortueux de secrets, de trompe-l’œil et de faux-semblants, où l’art de discerner l’info derrière les rumeurs et les silences réclame une subtilité quasiment pathologique et un talent de haute voltige – pas seulement au plus haut des cieux. Numéro d’équilibriste que son prédécesseur, Loup Besmond de Senneville, avait raconté dans un récit savoureux, « Vatican secret » (Stock).

Une surmédiatisation mondiale

Les derniers jours puis la mort du pape François, le conclave et l’élection de son successeur ont fait partie des événements parmi les plus médiatisés au monde. Ils ont déjà fait l’objet de nombreuses enquêtes journalistiques, et de plusieurs livres, dont celui de deux vaticanistes, intimes de François, et ultra-informés, Gérard O’Connell et Elisabetta Piqué, qui avaient révélé notamment que le cardinal marseillais Jean-Marc Aveline faisait partie de la « short list » des cardinaux. Le pape Léon XIV s’est aussi confié en longueur à une journaliste américaine, sa première biographe, Élise Ann Allen – livre dont Le Point avait publié les bonnes feuilles.

L’intérêt de l’opus de Mikael Corre – curieusement titré – est dans son sens du récit, servi par une plume alerte et aiguisée, et dans sa capacité d’étude, à distance, en surplomb. Il décrit avec l’œil d’un peintre pointilliste, sachant pointer les détails qui éclairent des scènes – par exemple, ces Kinder surprise achetés au supermarché du coin et offerts aux enfants du vice-président américain, dernier visiteur du pape François, cadeau bon marché montrant le peu d’importance accordé à ce rendez-vous par les autorités pontificales, déminant les prétentions de Vance à faire de cette rencontre un acte de transmission.

Faux pas et atermoiements

Corre sait aussi convoquer les bons auteurs, historiens et sociologues, pour mettre en perspective. Ce va-et-vient entre le récit et l’analyse fait la force du livre.

Il raconte de l’intérieur, sans avoir peur de se mettre en scène – un peu trop parfois. Il ne cache pas ses faux pas, ses atermoiements, ses doutes. Il nous invite dans le quotidien du novice vaticaniste, qui, pris entre le secret du huis clos du conclave et la pression médiatique, doit tâtonner pour distinguer au plus près qui sera le prochain pape. Comme ses confrères, on le voit donc dresser des listes, mettant au point des critères, tempérant les chances des uns et des autres avec bonus et malus. Et voici que de son tableau Excel sort un nom, celui du… cardinal maltais, Mario Grech.

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« Je me suis dit : ils n’éliront jamais un Américain comme pape ». Robert Prévost, peu avant de devenir Léon XIV Grech ! ? C’est que Corre a oublié un critère, ce qu’il appelle « le momentum », « l’idée que le conclave ne se joue pas dans le vide, mais dans un moment de l’histoire – comme en 1978, quand un pape polonais fut élu en pleine guerre froide ». Et ce moment, l’aiguille un confrère, est en l’occurrence américain : « La scène mondiale, de gré ou de force, tourne autour de la Maison-Blanche ».

Voici donc que le nom du cardinal Robert Prévost monte en flèche dans son classement. Avant de dégringoler suite à la confidence d’une « excellente source vaticane, grand fournisseur de off » : « Jamais le Vatican ne se donnerait un pape originaire de la première puissance mondiale ». Le principal intéressé le confiera lui-même plus tard à sa biographe, Élise Ann Allen : « Je me suis dit : ils n’éliront jamais un Américain comme pape ».

Un conclave éclaté, une Église fragmentée

Affres du vaticaniste confronté – pour son baptême du feu – à un conclave incertain, profondément remanié par le pape François, composé de 103 électeurs venus de 70 pays, qui se connaissent peu entre eux, et à la diversité géographique et culturelle inédites.

« Reconstituer les minutes d’un conclave, c’est s’attaquer à un secret d’État, écrit Corre. Et pourtant, comme toujours, le silence fuit. Les récits se déforment, les chiffres s’entrechoquent – je ne parviendrais pas à les stabiliser –, mais quelque chose, à force de patience, finit par apparaître derrière le voile ».

Robert Prévost est le pape qu’on n’a pas vu venir. Sauf pour les initiés… ultra-attentifs. Il a été longuement préparé par le jésuite François, jusqu’au surgissement de son nom dans la ligne droite de la course. Le journaliste reprend ainsi la note de trois chercheurs de l’université Bocconi (Milan), intitulée In the Network of the Conclave : « La fabrication d’un pape commence bien avant un conclave. Elle commence avec le réseau produit par un pontificat, à travers les nominations, les affectations curiales et la lignée épiscopale. Ce qui paraît soudain est souvent l’effet cumulatif de ces liens sous-jacents ».

Celui que deviendra le pape Léon XIV est en adéquation avec le « momentum » de l’époque, non seulement extérieur – l’histoire en train de se faire – mais aussi intérieur – il faut un chef qui rassemble une Église fracturée, qui ne peut plus être gouvernée de façon autoritaire, personnelle, dans le secret.

Sur ce plan, les enseignements que Mickael Corre tire à la fois de la crise des abus et de l’affaire Becciu, ce cardinal numéro trois du Vatican condamné par la justice en première instance (il a fait appel) pour un investissement frauduleux dans un immeuble luxueux à Londres. Becciu, relève l’auteur, est « le témoin d’un monde qui bascule, celui d’un Vatican qui, habitué au pouvoir discrétionnaire, découvre qu’il doit désormais rendre des comptes – à ses partenaires économiques, à ses fidèles, à lui-même ». L’Esprit saint, qui dit-on préside à l’élection d’un pape, a – aussi – été guidé par des considérations on ne peut plus terrestres.