L'Europe face au choc transatlantique
La nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre dans les capitales européennes. Les dirigeants ont appris l'information comme tout le monde, par leurs téléphones portables. « La France n'a été ni prévenue ni impliquée, tout comme d'ailleurs l'ensemble des pays de la région et nos alliés », a déclaré Emmanuel Macron en ouvrant le Conseil de défense qu'il présidait à l'Élysée en fin d'après-midi. En quelques phrases lapidaires, le président français résumait l'état réel des relations transatlantiques : l'Amérique de Donald Trump a lancé l'opération « Fureur épique » contre l'Iran sans consulter ses partenaires européens.
Le silence éloquent du trio franco-germano-britannique
La réaction européenne qui a suivi est particulièrement instructive. Les dirigeants ont cherché les formulations qui ne fâchent personne, et de ce corpus diplomatique émergent quatre groupes distincts aux positions parfois diamétralement opposées.
La déclaration commune d'Emmanuel Macron, du Britannique Keir Starmer et du chancelier allemand Friedrich Merz – le fameux « E3 », pilier de la diplomatie nucléaire iranienne depuis deux décennies – constitue un chef-d'œuvre d'ambiguïté calculée. Elle condamne « dans les termes les plus forts » les frappes de représailles iraniennes dans le Golfe. Concernant les frappes américano-israéliennes qui ont déclenché cette escalade, absolument rien. Pas un mot de soutien, pas un mot de critique. Un blanc diplomatique qui en dit long sur les divisions internes.
Emmanuel Macron se montre néanmoins le plus offensif du trio. Il appelle à rendre « la parole au peuple » iranien dont le régime « massacre » les opposants, s'approchant ainsi – sans la franchir – de la ligne trumpienne du changement de régime. Le président français a également demandé la réunion du Conseil de Sécurité des Nations unies, une manière de tenter de ramener les belligérants dans le cadre du droit international.
Les divergences au sein de l'Union européenne
Friedrich Merz, le chancelier allemand, adopte une position plus pro-américaine. Il publie sa déclaration en anglais – choix révélateur d'un message destiné à Washington – et justifie explicitement l'action américaine : « Les États-Unis ont longtemps cherché une solution négociée. L'Iran n'a pas accepté. » Le dirigeant allemand offre ainsi à Donald Trump une caution européenne que ce dernier n'avait d'ailleurs pas sollicitée.
L'Union européenne s'exprime officiellement par la voix d'Antonio Costa, président du Conseil européen : « Nous réaffirmons notre engagement indéfectible à préserver la sécurité et la stabilité régionales. Garantir la sûreté nucléaire et prévenir toute action susceptible d'exacerber les tensions est d'une importance capitale. » Il rappelle que l'UE a adopté des sanctions contre le régime iranien et ses Gardiens de la révolution, tout en promouvant constamment des solutions diplomatiques.
Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, sort quant à elle de ses compétences en convoquant un « Security College » lundi, tandis que la Haute représentante Kaja Kallas se concentre sur l'évacuation des citoyens européens de la zone de conflit.
Le front atlantiste de l'Est européen
Plus à l'est, le calcul politique est radicalement différent. Donald Trump peut compter sur les atlantistes les plus fervents du flanc oriental de l'Europe. Prague, Tallinn, Riga et Stockholm forment un bloc cohérent qui insiste sur la menace iranienne, soutient ses alliés sans questionner la légalité des frappes, et condamne avec vigueur la riposte de Téhéran.
Le Premier ministre tchèque Andrej Babis, trumpiste déclaré, est le plus explicite : il condamne nommément les frappes iraniennes contre sept pays du Golfe et juge leur souveraineté « inacceptablement violée » par Téhéran. L'Estonien Kristen Michal qualifie les frappes iraniennes d'« inacceptables » sans une seule réserve sur l'opération américano-israélienne.
La Lettonne Evika Silina établit même un lien explicite entre Téhéran et Moscou, rappelant que le régime iranien « continue de soutenir l'agression russe en Ukraine ». Le Suédois Ulf Kristersson ajoute une touche personnelle en évoquant les assassinats commandités par Téhéran sur le sol européen.
Les positions isolées et les silences significatifs
À l'autre extrémité du spectre, Pedro Sanchez fait cavalier seul. Le Premier ministre espagnol est l'unique dirigeant européen à rejeter explicitement « l'action militaire unilatérale des États-Unis et d'Israël » comme une « escalade contraire au droit international ». Cette position est cohérente avec la ligne de Madrid sur Gaza et ses précédents affrontements avec Donald Trump sur les dépenses militaires de l'OTAN.
Certains silences sont tout aussi éloquents. Le Hongrois Viktor Orban ne s'intéresse aux frappes qu'à travers le prisme de ses problèmes d'approvisionnement pétrolier, appelant le président ukrainien à reprendre les livraisons via le pipeline Droujba. Giorgia Meloni, pourtant proche de Trump, a choisi la discrétion toute la journée avant de publier une déclaration alignée sur celle du groupe E3.
La Pologne, quant à elle, s'exprime à deux voix reflétant la division de son exécutif : le Premier ministre Donald Tusk reste factuel et sécuritaire, tandis que le président Karol Nawrocki insiste sur les canaux OTAN avec les États-Unis, confirmant ainsi l'ancrage atlantiste de Varsovie.
Une unité européenne mise à rude épreuve
Cette crise iranienne révèle avec une clarté cruelle les fractures profondes qui traversent l'Union européenne en matière de politique étrangère. Entre atlantisme fervent, neutralité calculée et opposition frontale, les Vingt-Sept peinent à parler d'une seule voix face aux initiatives unilatérales de Washington. La gestion de cette crise pourrait avoir des conséquences durables sur la cohésion européenne et sa capacité à peser sur la scène internationale.



