Un discours offensif à Strasbourg sur les menaces contre la paix
Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a prononcé, mercredi à Strasbourg, l'un des discours les plus offensifs jamais entendus de la part d'un dirigeant invité devant le Parlement européen. En pleine campagne électorale, le chef du gouvernement n'était pas venu pour pratiquer la diplomatie des ronds de jambe ; il était venu expliquer avec franchise pourquoi la paix récente entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan est sérieusement menacée et identifier clairement les responsables de cette situation préoccupante.
Une paix historique sous l'égide américaine
Depuis le 8 août 2025, l'Arménie et l'Azerbaïdjan ont conclu un accord de paix historique, négocié sous l'égide de Donald Trump à la Maison-Blanche. Nikol Pachinian et le président azerbaïdjanais Ilham Aliev avaient alors, par une déclaration commune solennelle, enterré définitivement un long conflit entre leurs deux pays. Ce conflit sanglant s'était soldé par l'épuration ethnique tragique des Arméniens du Haut-Karabakh en 2023 et la reprise totale de cette région stratégique par le régime de Bakou. Donald Trump avait personnellement contresigné l'accord en qualité de témoin officiel, marquant ainsi l'engagement international dans ce processus de réconciliation.
Des progrès tangibles et symboliques
Les résultats concrets de cette paix ne sont pas négligeables : pour la première fois depuis l'indépendance de 1991, l'année 2025 s'est écoulée sans qu'un seul soldat arménien ou azerbaïdjanais ne soit tué ou même blessé sur l'ancienne ligne de contact, mettant fin à des décennies de violence meurtrière.
Autre progrès symbolique majeur : pour la première fois également depuis plus de trente ans, un train a pu relier directement l'Azerbaïdjan à l'Arménie en novembre dernier. Ce convoi historique a emprunté un itinéraire passant par la Géorgie, seul corridor terrestre disponible actuellement, ce qui illustre parfaitement l'enclavement persistant dont souffre encore Erevan. Le président Aliev avait auparavant levé les restrictions ferroviaires draconiennes qui pesaient sur ces échanges. Nikol Pachinian l'en a remercié publiquement, un geste diplomatique significatif pour quiconque connaît l'histoire tumultueuse et conflictuelle de ces deux peuples voisins.
Une ouverture unilatérale pour accélérer les échanges
Le Premier ministre arménien a également annoncé avec fermeté la disposition immédiate de l'Arménie à ouvrir sans délai un transit routier vers le Nakhitchevan via les infrastructures existantes. Cette initiative audacieuse intervient sans attendre l'achèvement complet du grand projet Trip, ce corridor de communications régionales complexe négocié dans le cadre précis de la déclaration de Washington. Il faut y voir un message politique clair adressé à Bakou et à Ankara, qui n'ont pas encore saisi cette perche tendue avec pragmatisme.
« L'Arménie n'a absolument aucune intention et aucune raison valable de différer la mise en œuvre du projet Trip », a-t-il clamé avec conviction de la tribune prestigieuse du Parlement européen de Strasbourg, avec la netteté tranchante d'un homme politique qui sait parfaitement que ses adversaires intérieurs l'accusent précisément du contraire dans le débat public national.
La Russie désignée sans être nommée
Sans prononcer une seule fois le mot « Russie », le Premier ministre arménien a décrit avec une précision clinique et méthodique le dispositif subtil qui, selon son analyse politique, s'est progressivement mis en place pour faire dérailler délibérément le processus de paix. Au centre de ce tableau inquiétant : une fraction influente du clergé de l'Église apostolique arménienne, dont certains membres, affirme-t-il documents historiques à l'appui, ont été des « agents actifs du KGB soviétique » durant la période communiste.
Ces ecclésiastiques controversés ont pris la tête de ce qu'il appelle sans aucune ambigüité « le parti de la guerre », rassemblant habilement autour d'eux les anciens dirigeants arméniens évincés lors de la révolution de 2018, des oligarques puissants résidant principalement en Russie ou en Biélorussie, et diverses organisations de lobbying actives jusqu'à Bruxelles même.
La bataille contre la désinformation
Les adversaires politiques de Nikol Pachinian tentent activement de mobiliser l'opinion publique arménienne en affirmant de manière répétée que son gouvernement s'apprêterait à céder des territoires souverains, dont des églises anciennes chargées d'histoire, à l'Azerbaïdjan voisin. Des milliers de manifestants avaient protesté avec véhémence en 2024, au moment précis où Nikol Pachinian lançait courageusement le processus technique complexe de démarcation frontalière.
La réponse initiale du Premier ministre à cette offensive médiatique n'a pas été répressive, mais résolument pédagogique et constructive. Il a organisé personnellement des visites officielles dans le village symbolique de Kirants, dans la région sensible de Tavush, que les opposants avaient érigé en emblème de la capitulation annoncée. Ce village modeste, depuis la démarcation effective, a vu paradoxalement le nombre de maisons augmenter de moitié. Les anciennes églises locales y sont actuellement en cours de restauration soignée. Nikol Pachinian y a amené des groupes de citoyens pour leur montrer concrètement, explique-t-il, « ce que nous voulons réellement dire quand nous parlons sincèrement de paix durable ». Une approche politique innovante mêlant pédagogie active pour contrer efficacement la désinformation massive.
L'intégration des déplacés du Karabakh
4 886 familles déplacées du Karabakh ont d'ores et déjà bénéficié d'un programme gouvernemental ambitieux de logement social lancé par le gouvernement arménien. Le Premier ministre a exhorté avec insistance ses partenaires européens à amplifier significativement leur soutien financier et technique pour accélérer l'intégration économique et sociale de ces réfugiés en Arménie – refermant ainsi habilement, sans le dire explicitement, la question épineuse d'un hypothétique retour au Karabakh désormais sous contrôle azerbaïdjanais.
L'Église arménienne directement pointée du doigt
Mais il y a aussi des procédures judiciaires en cours, et c'est précisément ce que les émissaires discrets de ces milieux cléricaux et leurs relais influents dans des organisations de lobbying de la diaspora viennent expliquer régulièrement à Bruxelles et ailleurs : l'Arménie glisserait dangereusement vers la dictature, il y aurait des prisonniers politiques. Nikol Pachinian a choisi de répondre frontalement à ces accusations, depuis la tribune même du Parlement européen où ces allégations circulent activement.
Dans le texte liturgique sacré de l'Église apostolique arménienne, a-t-il relevé avec une ironie mordante, le mot « paix » apparaît pourtant plus de quarante fois. « Certains utilisent aujourd'hui honteusement l'autel sacré du Christ pour prêcher ouvertement le conflit, la guerre et la violence intérieure », a-t-il clamé avec émotion. « Cela ne peut être toléré dans aucun pays se réclamant de la démocratie ».
L'Europe comme horizon stratégique
Quel avenir géopolitique pour l'Arménie ? L'Europe, répond-il sans la moindre hésitation. L'Arménie a adopté en mars 2025 une loi historique lançant officiellement le processus formel d'adhésion à l'Union européenne. Nikol Pachinian ne se fait pas d'illusions naïves sur le calendrier long ni sur la complexité politique considérable de tout élargissement européen. Cela vaut également pour l'Ukraine voisine. Mais il pointe du doigt un obstacle géographique concret et peu commenté : le gel complet du dialogue politique entre l'UE et la Géorgie depuis que le gouvernement prorusse de Tbilissi s'est sensiblement éloigné des prérequis démocratiques fondamentaux. L'Arménie est doublement enclavée. La Géorgie reste son seul corridor terrestre viable vers l'Europe continentale.
Sans normalisation rapide entre Tbilissi et Bruxelles, la perspective européenne réaliste d'Erevan reste suspendue dans l'incertitude. Difficile en effet de faire partie intégrante d'un marché unique prospère si un obstacle politique persistant empêche la libre circulation des biens et des personnes... « C'est aussi important stratégiquement pour nous que pour la Géorgie elle-même », a-t-il déclaré avec diplomatie – formule mesurée pour signifier subtilement que l'UE tient en partie dans ses mains un dossier régional qu'elle ne regarde pas avec assez d'attention selon lui.
Les élections législatives de juin comme enjeu décisif
Les élections législatives arméniennes cruciales sont prévues le 7 juin prochain. Nikol Pachinian a conclu son discours passionné sur cette équation politique complexe qu'il présente comme le cœur même de son mandat : la paix durable doit rendre la démocratie irréversible, et la démocratie consolidée doit rendre la paix irréversible à son tour. Un cercle vertueux qu'il appelle de tous ses vœux pour l'avenir de son pays.



