Le retour triomphal d'une figure historique à Strasbourg
« Je reviens ! » a lancé Catherine Trautmann, tout sourire, devant ses partisans réunis au Quai de Scène ce dimanche soir. Alors que sa victoire venait d'être confirmée après quelques atermoiements, l'ancienne ministre de la Culture de Lionel Jospin, âgée de 75 ans, savourait pleinement cet instant. Celle que ses détracteurs disaient appartenir au passé retrouve ainsi le fauteuil de maire de Strasbourg qu'elle avait quitté en 2001, marquant un retour politique spectaculaire.
Une victoire nette contre les pronostics
Avec 37 % des suffrages, sa liste de rassemblement devance nettement la maire sortante écologiste Jeanne Barseghian (31,7 %) et le candidat LR Jean-Philippe Vetter (31,29 %). Cette victoire signe le retour d'une figure historique qui n'a jamais véritablement quitté la scène politique strasbourgeoise, cumulant pas moins de 42 ans de mandat ininterrompu au conseil municipal. Surnommée la « tsarine » durant son règne à la tête de Strasbourg, Catherine Trautmann est celle qui a révolutionné la ville en 1989 en devenant la première femme maire d'une grande ville française, y implantant notamment le tramway et développant la piétonnisation.
Une revanche personnelle et politique
Pour Catherine Trautmann, cette élection a un délicieux goût de revanche. Pas seulement contre ses adversaires directs, mais aussi contre son propre camp qui l'avait enterrée un peu trop vite après sa défaite en 2001 face à Fabienne Keller, et surtout lors des mandats du socialiste Roland Ries à partir de 2008. Des années noires durant lesquelles Catherine Trautmann, devenue entre-temps députée européenne en 2004 mais toujours élue dans la majorité municipale, fut activement tenue à l'écart des affaires, privée de toute délégation majeure.
Cette revanche s'étend également à la direction nationale actuelle du Parti socialiste et à Olivier Faure, qui l'ont publiquement désavouée dans l'entre-deux-tours pour avoir osé faire alliance avec le centriste Pierre Jakubowicz (Horizons). Le patron des socialistes avait souligné sur X qu'elle s'était placée « en dehors du Parti socialiste », une excommunication numérique qui n'a pas fait trembler l'Alsacienne. En l'emportant sans l'onction de son parti, elle prouve qu'à Strasbourg, son nom compte davantage qu'une étiquette partisane.
Une campagne de terrain déterminante
Catherine Trautmann ne s'est pas relancée dans cette aventure par hasard. Elle a longuement hésité avant de revenir dans la bataille, à un âge où d'autres songent à se retirer. D'autant que candidate à la dernière minute en 2020, elle n'avait obtenu que 19,77 % des voix au premier tour et 23,33 % au second, loin derrière Jeanne Barseghian (41,70 %). Avant de se décider, elle a mis ses soutiens à l'épreuve, exigeant des visites de quartier au contact direct des habitants.
« Catherine nous a donné six semaines pour prouver son utilité », se souvient Mathieu Cahn, son codirecteur de campagne. La septuagénaire était claire : « Si j'ai le sentiment que je ne suis pas utile, que je ne suis pas nécessaire et que je ne sers à rien, il va falloir que vous trouviez une autre solution. Ce ne sera pas moi. » Ses lieutenants l'assurent, la menace n'était pas en l'air. « Elle était prête à jeter l'éponge si l'attente populaire n'était pas au rendez-vous », confirme Mathieu Cahn.
Une ville fracturée à réunifier
Il n'en sera rien : dès les premières rencontres, les Strasbourgeois l'ont interpellée. « Beaucoup m'ont dit qu'ils se sentaient dépossédés de leur ville », raconte l'ancienne ministre, frappée aussi par « le sentiment d'exclusion des habitants de la périphérie qui se disent privés d'accès à Strasbourg ». Selon Trautmann, qui se confiait au Point en novembre 2025, c'est une habitante qui l'a décidée à y aller. « Elle m'a dit : “Vous y allez, j'ai de l'espoir, vous n'y allez pas, j'ai de la colère”. Il devenait impératif d'apporter une réponse politique à cette exaspération, sous peine de voir le rejet profiter aux extrêmes. »
Dès lors, elle s'est donnée pour mission de « sortir la ville de l'impasse démocratique ». Il s'agit d'en finir avec l'équipe écologiste de Jeanne Barseghian qui dirigeait la ville avec une « gouvernance idéologique et exclusive qui manque cruellement d'une approche systémique ». Désormais aux commandes avec sa nouvelle majorité transpartisane, Catherine Trautmann promet d'en finir avec l'écologie punitive et de rassembler une ville qu'elle juge totalement fracturée.
Les défis d'une cohabitation électrique
Si l'une de ses premières actions sera de lancer un « audit financier complet » de la municipalité afin de faire la lumière sur « une dette qui a doublé et des marges de manœuvre qui ont été mangées », elle sait que l'essentiel ne se jouera pas sur des tableaux comptables. Derrière la joie de la victoire, l'ancienne ministre hérite d'une ville coupée en trois, éreintée par un mandat clivant et une campagne âpre.
La réconciliation s'annonce d'autant plus ardue que les cicatrices sont encore à vif. Sur les bancs du conseil municipal, Catherine Trautmann va retrouver la maire écologiste déchue, avec qui elle a âprement ferraillé pendant six ans. Si la nouvelle maire refuse de fermer la porte au dialogue, elle ne se fait aucune illusion sur la cohabitation électrique qui l'attend face à une Jeanne Barseghian qui a déjà annoncé une opposition « combative ».
Inventer une nouvelle voie pour Strasbourg
À ce jour, cette adversité annoncée ne semble pas inquiéter l'édile. Ayant fustigé jusqu'au bout la « direction brutale » de l'équipe sortante, elle assure avoir saisi le message des urnes : tourner la page des affrontements idéologiques pour offrir aux habitants la ville « apaisée » qu'ils réclament. En attendant, celle qui a été une maire bâtisseuse des années 1990 va devoir inventer une nouvelle voie.
Cette fois, sa réussite ne se mesurera pas en kilomètres de rails posés, mais dans sa capacité à refaire de Strasbourg une capitale européenne innovante, pionnière dans l'adaptation au changement climatique. Le seul moyen de prouver qu'elle détient toujours la formule pour réconcilier les Strasbourgeois et leur rendre la fierté de leur ville. « Moi, je fais une alliance avec les Strasbourgeois d'abord », a-t-elle cinglé le soir de sa victoire, rappelant que sa légitimité vient de la ville qu'elle arpente depuis 1983 et de son travail de terrain.



