Le tee-shirt qui électrise Nantes
Le slogan est détonnant et l'affront total. Sur son torse, Foulques Chombart de Lauwe affiche avec aplomb un réveil stylisé barré d'une injonction qui fait s'étrangler la gauche nantaise : « Il faut partir maintenant, Madame Rolland ! » Ce tee-shirt, porté dans ses premières déambulations, est devenu son totem. « On m'a pris pour un fou », s'amuse cet iconoclaste de 46 ans qui rêve de voir les électeurs de la sixième ville de France choisir les 15 et 22 mars « le bulletin du type avec un nom à coucher dehors ».
Un outsider surgi de nulle part
Plus tactique qu'il ne veut l'avouer, le « fou » électrise une campagne que beaucoup pensaient jouée d'avance. « Je suis en train de dévisser le colosse nantais ! La victoire est possible », trépigne le candidat de la droite et du centre, encarté LR, qui s'est assigné pour ambitieuse mission de faire chuter la citadelle Johanna Rolland, numéro deux du PS, élue depuis 2014. Sur le papier, la maire sortante, forte d'une alliance avec la gauche écologiste hors LFI, est archi-favorite.
Mais cet outsider surgi de nulle part, qui a fait l'union sacrée du MoDem aux Républicains, des macronistes à l'UDI, brouille les cartes. Le chef de Renaissance Gabriel Attal, venu le soutenir mi-février, a perçu que le jeu était, cette fois, ouvert. « On peut rêver », se prend à espérer un ténor LR parisien. Comme un espoir que « Foulques », comme l'ont rebaptisé ses partisans pour gommer un patronyme jugé trop « aristo », brise trente-sept ans de gestion socialiste dans la cité des Ducs.
Le doux dingue qui casse les codes
Il revient de loin, pourtant. Des années durant, on l'a regardé dans son camp comme un électron libre, un doux dingue qui casse les codes. Il a subi, dans les réunions de la droite ligérienne, les regards en coin, les soupirs condescendants. « Oh non, pas Foulques, encore lui… » Sa faute ? Ce putsch d'octobre 2023, quand il se porte candidat sans préavis, promettant à grands coups de menton de « virer Johanna Rolland ».
Stupeur dans l'ouest chrétien-démocrate, où l'on n'aime guère le « gros rouge qui tache ». « On ne fait pas les choses comme ça », le chapitre Bruno Retailleau, ancien patron de la région avec qui il a fait ses premiers pas en politique. Dans la foulée, « Foulques » est exclu du groupe d'opposition à la mairie pour outrecuidance. Lui n'en démord pas : il fallait secouer les branches pour réveiller la droite nantaise, devenue au fil des ans une belle endormie.
« C'est quelque chose que j'ai dû aller chercher en moi. Je suis poli, j'ai la raie sur le côté, je mouche mon nez. Ma force, c'est que j'ai le sens du timing. Quand j'ai une intuition dans les tripes, je fonce ! » sourit cet adepte de l'autodérision, fan de Gotlib, Don Quichotte et Rabelais. Au forceps, il parvient l'été dernier à imposer une primaire pour désigner le candidat LR pour les municipales, malgré des résistances internes.
La primaire qui change la donne
Christelle Morançais, la première, a cru en cet audacieux. C'est à elle qu'il s'était ouvert de son ambition de briguer la mairie, à l'époque où il était son bras droit à la région. « Si tu en as envie, si tu l'as dans les tripes, fonce ! » l'encourage la présidente Horizons des Pays de la Loire. Le 31 août, l'électron libre est désigné à la surprise générale par 62 % des militants LR nantais, faisant trébucher le dauphin pressenti, Julien Bainvel.
Un cadre LR s'esclaffe : « Il passe par tous les trous de souris ! » Lui revendique de ne pas être un apparatchik et un CV atypique : un an de bénévolat dans les bidonvilles d'Argentine ; quinze ans à l'Agence française de développement au Brésil, au Mexique et en Afrique ; chasseur de têtes depuis 2019. Ainsi bat-il campagne en continuant à travailler, posant cahin-caha des jours de congé.
Le candidat « bien bien à droite »
C'est cette primaire, arrachée de haute lutte, qui lui a donné l'élan pour négocier une alliance inédite. « On m'a vu comme un solitaire, c'était une erreur », se targue ce petit-fils de Résistant, commandant des FFI de Loire inférieure. Dans cette ville progressiste, il sait qu'il doit réunir les « deux bouts de l'omelette », et faire d'abord le plein des voix de la droite, longtemps démobilisée.
Dans ses vidéos coups de poing sur les réseaux sociaux, il promet d'armer la police municipale, condamne « un laxisme migratoire », une gauche woke et décroissante qui veut « supprimer Noël ». « Le sujet, c'est : Johanna Rolland, stop ou encore. La ville est démolie. Les Nantais se sont habitués à l'inacceptable. C'est le syndrome de Stockholm, ils sont devenus amoureux de leur geôlier », tance-t-il en brandissant le classement JDD des « villes où il fait bon vivre » : Nantes a perdu 10 places en un an, à la 57e position.
Certains de ses soutiens se font plus vifs. « La maire veut porter à 40 % le quota de logements sociaux ! C'est une politique de peuplement à visée électoraliste, avec toutes les compromissions communautaristes. Elle a cédé à ses alliés les plus radicaux », accuse l'un. Ce qui vaut à Foulques Chombart l'étiquette de « droitard ». « Le candidat bien bien à droite », ironise la maire, qui a doublé les effectifs policiers en six ans et s'engage à faire de la lutte contre le narcotrafic une priorité.
L'image lissée pour les modérés
Pour convaincre les électeurs modérés et sociaux-démocrates, le candidat LR a lissé son image et met en avant sa droite « sociale, écologiste, moderne ». Il a ainsi constitué un ticket avec la centriste Sarah El Haïry, ex-ministre devenue haute-commissaire à l'Enfance. À elle la deuxième place sur la liste et la métropole en cas de victoire. Un attelage baroque entre un catho bon teint et la Première ministre à avoir fait son coming out.
« C'est un homme de droite, mais libéral sur les questions sociétales, sinon je ne me serais jamais engagée à ses côtés. Et c'est un humaniste, très clair sur le refus de l'union des droites », vante cette fidèle de François Bayrou. Encarté Nouvelle énergie, l'intéressé se veut plus proche de David Lisnard que de Bruno Retailleau. Et tacle volontiers la droite « rabougrie » d'une Sarah Knafo.
Comment renverser la table ?
Mais comment renverser la table dans ce bastion de la gauche, où Johanna Rolland a été réélue avec 59,7 % en 2020, avec une abstention à 69 %, et où Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête au premier tour de la dernière présidentielle ? « La Loire-Atlantique, c'est un continent qui est à droite sauf le centre. Andy Kerbrat a été élu au premier tour dans la circo de la cathédrale, en plein cœur de Nantes ! » relève un élu LR en référence au député LFI pris en flagrant délit d'achat de drogue.
« On ne gagnera pas, c'est une citadelle », doute une autre figure de l'opposition. Tout le pari du candidat LR repose sur trois ingrédients : une forte mobilisation dans les urnes ; une gauche qui se fracture ; et un RN sous la barre des 10 %. La droite nantaise compte bien surfer sur les tourments des Insoumis depuis le lynchage du militant nationaliste Quentin Deranque. Des violences dénoncées par la numéro deux du PS comme « une impasse mortifère ».
Pas suffisant pour son rival, qui la somme de s'engager à ne pas faire alliance. « Que fera-t-elle si la liste LFI est en capacité de se maintenir ? Elle a donné à bouffer au crocodile en espérant être la dernière à se faire manger. Sera-t-elle la prochaine à se faire dévorer ? » serine un cadre LR.
Des soutiens inattendus
Dans cette campagne, l'outsider aura arraché des soutiens inattendus. Comme celui de l'ancien ministre écologiste François de Rugy, qui fut adjoint à la mairie de Jean-Marc Ayrault : « Je veux du changement. Depuis une dizaine d'années, c'est la dérive sur la sécurité, la saleté. Je suis un peu marin et, quand vous laissez votre bateau naviguer au gré des courants, vous finissez sur les rochers ».
Chombart de Lauwe, contre toute attente, a aussi attiré sur sa liste une figure de la culture, Catherine Saudray, directrice juridique des Machines. Un joyau nantais, qui a succédé à la compagnie Royal de luxe et dispose d'immenses ateliers dont sortent des sculptures géantes animées. C'est sur ce site emblématique qu'il a choisi d'emmener David Lisnard, venu lui prêter main-forte le 10 février.
Les deux alliés s'arrêtent devant un héron de métal qui rouille, ailes repliées, sous la pluie battante, vestige d'un projet monumental qui fit rêver : un Arbre aux hérons de 35 mètres de haut et 1 500 tonnes d'acier, stoppé net en 2022. « Tué par Johanna Rolland », éreinte le candidat. « Nantes peut être reléguée en deuxième division, alerte le maire de Cannes. Avec lui, elle jouera en Ligue 1 ».
Directeur artistique des Machines et figure nantaise, François Delarozière se garde de s'engager dans la bataille municipale. Mais confie, « frustré », devant ses ateliers vides faute de commandes de la métropole : si la maire est réélue, « on partira ». Un exil qui signerait un traumatisme pour la cité, qui a bâti en partie son ADN sur ces géants articulés.



